Il était une fois, à l’approche des fêtes de Noël 1998, The Legend of Zelda: Ocarina of Time, un jeu qui s’est retrouvé sous le sapin de millions de joueurs et qui allait marquer durablement l’histoire du médium.
Plus de vingt-cinq ans plus tard, c’est au cours d’un Nintendo Direct particulièrement riche en annonces que la firme japonaise a dévoilé ce qui devrait être un véritable remake de ce monument vidéoludique. Et alors que Big N n’a montré que quelques images pré-rendues, c’est bien cette annonce qui monopolise les discussions. Plus encore que les annonces consacrées à des licences attendues comme Fire Emblem, Xenoblade ou encore Kingdom Hearts, c’est le retour d’un jeu de 1998 qui cristallise l’attention.

Qu’est-ce qui rend Ocarina of Time si spécial aux yeux des joueurs ? Est-ce un pur effet de nostalgie ou est-ce que ce jeu a quelque chose de plus, une importance qui dépasse largement le souvenir d’une enfance passée devant une Nintendo 64 ? Pour comprendre un peu mieux ce phénomène, il faut revenir sur ce qui a fait d’Ocarina of Time l’un des jeux les plus influents et importants de toute l’Histoire du jeu vidéo.
Un passage à la 3D révolutionnaire
À la fin des années 90, la 3D dans le jeu vidéo, est encore un territoire balbutiant. Si certains opus comme Tomb Raider ont réussi à convaincre, c’est véritablement Super Mario 64 qui dévoilera tout le potentiel et la richesse offerts par la 3D. Le gameplay de Mario est parfaitement transposé à la troisième dimension et devient même encore plus dense qu’il ne l’était en 2D. Avec ce jeu, Nintendo a établi les fondements du game design de tous les futurs jeux de plateformes en 3D, mais la firme ne souhaite pas en rester là. Si elle a réussi à optimiser les déplacements en trois dimensions, il lui reste à perfectionner l’action et l’aventure.
Or, c’est précisément ce qu’elle accomplit avec The Legend of Zelda: Ocarina of Time. Le jeu ne se contente pas de réussir son passage à la 3D, il parvient à définir la grammaire du jeu d’action-aventure à la troisième personne qui sera utilisée pendant plus de vingt ans.
Le meilleur exemple est l’invention du système de verrouillage des ennemis, le « Z-Targeting ». Si aujourd’hui il semble évident, face à un grand groupe d’ennemis, d’appuyer sur un bouton pour n’en cibler qu’un et se délester de la gestion de la caméra, c’est grâce à Ocarina of Time. Ce système, encore utilisé dans des séries comme Elden Ring ou Batman Arkham, est révolutionnaire en 1998. Il rend les combats de ce jeu encore très modernes et agréables à prendre en main, tout en résolvant les problèmes de lisibilité des actions et des déplacements autour d’un ennemi qui revenaient souvent dans les jeux en 3D.
Cependant, la plus grande innovation d’Ocarina of Time ne se trouve pas dans ses mécaniques, mais dans sa structure. Des donjons à son monde ouvert, ce jeu transpire de bonnes idées de game design qui deviendront la norme pour les jeux d’aventure suivants. La fameuse plaine d’Hyrule peut sembler bien vide à première vue, mais elle est le fondement de l’open world moderne qui relie de façon organique les différents niveaux du jeu dans un tout cohérent et crédible. De plus, les développeurs ont eu la brillante idée d’introduire un cycle jour/nuit pour donner encore plus de réalisme à ce monde et, quand la nuit tombe… On en vient à regretter que la plaine d’Hyrule ne soit pas si vide que ça.
Les donjons, eux, possèdent chacun leur identité et une complexité propre qui pousse le joueur à la réflexion sans jamais le frustrer, à part le Temple de l’Eau, dont la simple évocation suffit encore aujourd’hui à réveiller quelques traumatismes. Toutefois, même ce niveau brille par ses fulgurances et ses bonnes idées dont la gestion du niveau de l’eau, pour accéder ou non à certaines parties du donjon. Des idées qui seront reprises dans beaucoup d’autres jeux.

Ocarina of Time n’est pas juste un jeu qui exploite à merveille les avantages de la 3D, il constitue l’ossature du futur des jeux d’action-aventure.
Un jeu qui résiste à l’épreuve du temps ?
Bien sûr, prétendre qu’Ocarina of Time n’a pas vieilli serait malhonnête. Ses modèles 3D anguleux, son interface parfois illisible et certaines lourdeurs dans son gameplay rappellent irrémédiablement que le jeu vient d’avoir trente ans. Pourtant, rares sont les jeux capables de transmettre un tel sentiment d’aventure. Car, ce qui résiste au temps n’est pas sa technique, mais sa mise en scène.
Dès les premières minutes, Nintendo démontre une maîtrise remarquable de la narration visuelle. Le jeu construit une iconographie immédiatement mémorable, de la première apparition de Ganondorf, qui suffit à l’imposer comme une menace, à la rencontre entre Link et Zelda qui raconte, sans presque aucun dialogue, le fossé qui sépare ces deux personnages. Ou encore la séquence d’introduction qui présente efficacement Link et les Kokiris, avant même que le joueur ne prenne la manette. Cette mise en scène donne une force particulière aux moments clés du récit et reste gravée dans la mémoire du joueur.
Cela est également porté par les compositions de Koji Kondo, devenues parmi les plus célèbres de l’Histoire du jeu vidéo. En outre, la musique ne se contente pas d’accompagner la narration, elle participe pleinement au gameplay. L’ocarina tient une place centrale, autant dans les mécaniques du jeu que dans son scénario, permettant de donner à la musique une puissance émotionnelle digne du cinéma.

Cette efficacité de la mise en scène tient aussi à son univers. Ocarina of Time entérine une esthétique qui définira durablement la licence pendant une quinzaine d’années. Le design de Link adulte, l’apparence humaine de Ganondorf, la représentation des Gorons ou des Zoras deviendront des références pour les épisodes suivants. Même certains gimmicks de mise en scène, comme la présence d’un compagnon guidant le héros tout au long de sa quête (Navi, Midona, Fay), se révéleront devenir des éléments récurrents de la licence.
Mais au-delà de son influence sur la licence, Ocarina of Time demeure surtout un récit initiatique. Avec son esthétique colorée, rappelant celle d’un conte de fées, le jeu confronte très tôt le joueur à des thèmes particulièrement sombres. Dès le premier donjon, l’Arbre Mojo agonise et meurt après avoir confié sa mission à Link. Le héros apprend qu’il n’est finalement pas un Kokiri et doit abandonner ses croyances et ses racines pour une quête bien trop grande pour lui. Les adieux déchirants avec Saria, sur le pont qui marque la sortie de la forêt, constituent un point de non-retour évident pour le personnage et pour le joueur.
Enfin, il y a bien sûr le voyage dans le temps, qui n’est pas seulement une mécanique de gameplay. Il symbolise la perte brutale de l’innocence. Link quitte son enfance sans avoir eu le temps de la vivre et retrouve un royaume dévasté qui a dû grandir sans lui. C’est sans doute là que réside toute la force du jeu. Oui, Ocarina of Time peut se montrer impressionnant, parfois même terrifiant pour un enfant, de par certains temples ou certaines créatures. Mais, comme Link, le joueur apprend progressivement à dépasser ses peurs. Le voyage du héros devient alors celui du joueur, nourrissant un sentiment d’émerveillement qui, lui, n’a pratiquement pas vieilli.
Un remake peut-il réinventer la légende ?
En 2011, Nintendo proposait déjà une remastérisation du jeu sur 3DS. Les graphismes étaient modernisés, l’interface améliorée et quelques ajustements d’ergonomie venaient corriger certaines lourdeurs présentes dans l’original. Toutefois, il était regrettable que le jeu ne puisse se vivre que sur un si petit écran et, s’il est certain qu’il restait fondamentalement identique, l’expérience en tant que joueur ne l’était pas tout à fait.
Avec ce nouveau remake annoncé pour 2026, Nintendo semble adopter une approche différente. Il ne s’agit plus de rendre le jeu plus agréable à jouer mais de retrouver ce que représentait Ocarina of Time en 1998 : un jeu révolutionnaire.
Et c’est là que le défi se corse. En près de trente ans, le jeu vidéo a considérablement évolué. Des séries comme Uncharted, Dark Souls, The Witcher ou même les épisodes plus récents de The Legend of Zelda ont repoussé les limites de l’exploration, de la narration et du jeu d’action-aventure. Beaucoup de leurs idées trouvent leurs racines dans les innovations d’Ocarina of Time, mais ont été développées, enrichies et améliorées. Dès lors, comment rendre à nouveau révolutionnaire un jeu dont les mécaniques ont été assimilées par toute une industrie ?
C’est précisément cette question qui explique l’immense attente autour du projet. Les joueurs n’espèrent pas seulement retrouver un souvenir d’enfance, mais ils attendent de voir si Nintendo est capable de redonner vie à l’un des jeux qui a façonné le langage du jeu vidéo moderne et de le rendre toujours pertinent presque trente ans plus tard. Or, c’est un dilemme impossible à résoudre. Si le remake est trop fidèle, il risque de paraître daté, car ce qui faisait la force d’Ocarina of Time en 1998, est devenu la norme. Mais s’il modernise profondément sa formule, alors le jeu cessera d’être Ocarina of Time.
Peut-être, qu’au fond, Ocarina of Time n’a besoin ni d’être modernisé, ni d’être reproduit à l’identique. Les joueurs de l’époque ne retrouveront probablement jamais l’émerveillement qu’ils ont ressenti en découvrant Hyrule pour la première fois, tandis que les nouveaux venus, privés de son contexte historique, risquent de n’y voir qu’un jeu parmi tant d’autres.
Ainsi, il semble indéniable qu’entre fidélité et réinvention, il n’existe pas de véritable bonne solution. Tel Link, les mythes ne survivent que parce qu’ils échappent au temps. Mais, à vouloir reproduire les succès d’antan, on ne fait que prendre le risque de briser ce qui avait autrefois fonctionné. Certaines légendes ne perdurent qu’à la condition de ne pas être réécrites. Celle d’Ocarina of Time en fait peut-être partie.

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