Autant on peut multiplier les articles pour blâmer l’entreprise Ubisoft, sa direction et ses décisions parfois aberrantes, autant il faut bien reconnaître qu’on aime ses jeux. La critique est rarement tendre avec les publications du géant français, mais l’auteur de ces lignes (certainement touché par une forme de déviance) ne rate pas un épisode de Far Cry, considère que le semi-échec commercial de Star Wars Outlaws représente l’une des grandes injustices de cette génération, et a passé un peu plus de 160 heures sur Assassin’s Creed Shadows.
Voilà l’angle avec lequel nous avons abordé Assassin’s Creed Black Flag Resynced, remake du jeu de pirates sorti originellement sur PlayStation 3 et Xbox 360.
(Test d’Assassin’s Creed Black Flag Resynced réalisé sur Xbox Series X via une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Ils ont volé not’ recette !
Ubisoft est dans une mauvaise passe qui commence à ressembler à une (trop) longue traversée du désert. Depuis le scandale des affaires de harcèlement sexuel, l’entreprise française enchaîne les bad buzz et les échecs et semble ne pas réussir à retrouver son chemin. On le citait plus haut, Star Wars Outlaws est un excellent jeu AAA en open world, qui bénéficie de plus d’une franchise adorée (qui a certes, perdu un peu de sa superbe depuis la reprise Disney…), mais qui n’aura pas atteint ses objectifs.
Attendu depuis des lustres par les joueurs, Shadows, l’épisode d’Assassin’s Creed se déroulant enfin au Japon médiéval, est lui aussi un très bon cru, mais là encore, malgré un bon démarrage, le jeu a peiné à rester dans les tops des ventes sur la longueur. La faute n’est pas à aller chercher dans les qualités des jeux, qui, bien qu’un peu conservateurs sur leur formule (ce sont des titres très grand public), restent très solides, mais bien du côté de la marque Ubisoft, qui provoque désormais la méfiance.
On a un peu l’impression qu’à chaque sortie, Ubisoft joue sa « dernière carte ». Sauf qu’il en sort à chaque fois une nouvelle « dernière » de sa manche. Cette fois, c’est l’argument de « l’épisode préféré » qui est mis sur la table. Assassin’s Creed Black Flag conserve en effet cette réputation de meilleur épisode de la saga. Alors, avec la meilleure version du meilleur épisode de la série, Ubisoft ne pouvait pas se louper, n’est-ce-pas ?
La piraterie n’est jamais finie
Comme son personnage principal, qui n’est pas vraiment un assassin, mais un pirate usurpateur, Assassin’s Creed Black Flag Resynced n’est donc pas tout à fait un nouveau jeu, mais un remake du titre éponyme (le « Resynced » en moins) sorti il y a plus de 10 ans. Il faut ici entendre remake au sens que le cinéma donne au terme (entre remake, remaster, reboot… les choses sont parfois un peu floues) : le titre a entièrement été reconstruit dans le moteur actuel utilisé par Ubisoft, Anvil, qui faisait aussi tourner Shadows.
Entièrement reconstruit, mais pas recréé de zéro : le scénario, les dialogues, et les grandes lignes du level design et du gameplay ont été conservés. Néanmoins, les équipes d’Ubisoft Singapour ne se sont pas contentées de remodéliser décors et personnages. Tout a été corrigé ou amélioré pour que ce titre PS3 ait tous les atours d’un jeu PS5.
Et disons-le tout de suite : le jeu est magnifique. La végétation luxuriante des îles caribéennes est un superbe terrain d’expression pour les machines actuelles, qui rendent vraiment justice à ces paysages de carte postale. Les horizons maritimes qui se laissent désormais admirer (presque) jusqu’à perte de vue nous permettent de mesurer le chemin parcouru depuis les PlayStation 3 et Xbox 360. Les villages sont animés, avec des PNJ qui discutent, dansent, travaillent, se battent… insufflant véritablement de la vie dans les lieux. L’ouverture de la (large) carte en open world combinée à la vitesse toute relative du navire nous emmènent vers de longues traversées qui peuvent (un peu) nous rappeler cette sensation de liberté qui nous avait frappés en découvrant le monde ouvert de Wind Waker.
Par ma jambe de bois !
Le jeu serait donc d’ores et déjà notre GOTY à la moitié de l’année ? Pas si vite, moussaillon ! Si le remake brille par ce qu’il a à nous montrer, d’aucuns pourraient être moins convaincus par la proposition ludique, voire par l’absence de véritable proposition.
Il y a d’abord tous ces petits détails qui agacent : des actions initiées avec la touche Y qui, régulièrement, ne se lancent pas – rien de très grave, il suffit de s’y reprendre pour que cela fonctionne, mais le phénomène se répétant assez souvent, il peut frustrer, surtout quand il survient au moment où l’on planifiait un assassinat ; des bordures que le personnage refuse de franchir, nous obligeant à les contourner, alors même qu’il peut sans broncher escalader des parois de plusieurs mètres ; des « points clés » dans le parkour qui ne correspondent pas toujours aux éléments de décors, faisant parfois dévier la course du personnage…
Certains de ces détails pourront probablement être réparés par un patch qui accompagnerait la parution du jeu. Et à côté de ces (tous) petits problèmes, le jeu a quand même énormément de choses à offrir.
Exploration, combat, infiltration, attaque de forts, mini-jeux, développement du bateau et de son équipage et même de notre propre île… Il y a énormément de choses à faire dans Assassin’s Creed Black Flag Resynced, qui n’évite alors pas l’écueil que l’on associe depuis plusieurs années aux jeux Ubisoft, celui de la carte surchargée de points d’intérêt. Cela dit, on savait où l’on mettait les pieds, et cette critique n’est pas vraiment un frein en ce qui nous concerne.
L’ombre de Shadows
On reprochera peut-être plus à Black Flag Resynced d’être finalement trop proche de Shadows. Certes, l’ambiance et les paysages caribéens sont assez différents de la proposition japonaise, et les combats de pirates ont un feeling bien différents à la fois des envolées de Naoe, mais aussi de la lourdeur brutale de Yasuke. Cependant, seuls les fins connaisseurs de la licence sentiront ces nuances.
De manière générale, on retrouve le gameplay et le rythme de Shadows. Pour beaucoup de joueurs, Black Flag Resynced pourrait ressembler à un Assassin’s Creed Shadows sur lequel on aurait appliqué un skin « plages et cocotiers ». Ce qui ne sera pas forcément un défaut, selon là où l’on se trouve.
Ce qui mettra tout le monde d’accord par contre, c’est le fait que, à nouveau comme dans Shadows, Assassin’s Creed Black Flag Resynced a l’excellent idée de supprimer complètement les séquences dans le présent autour de l’Animus, pourtant présentes dans l’opus de 2013. Le principe général reste évoqué, avec les limites du monde pixellisées, les anomalies à corriger, et l’introduction du jeu, exactement similaire à celle de Shadows, rappelant le concept de cette technologie, mais c’est tout.
Le jeu propose aussi toute une série de jeux de société traditionnels, comme le jeu malgache du Fanorona, ou les dames, évidemment jouables, et sur lesquels nous allons tous passer beaucoup trop de temps ! Et puis il y a les spectaculaires combats navals, qui prennent une nouvelle dimensions dans ce remake « current gen ».
La surprise de 2013 n’est plus, d’autres jeux sont venus se frotter à cette idée de gameplay, mais l’exécution reste de haute volée, suffisamment technique dans la façon de contrôler le navire pour que ce soit assez difficile, mais suffisamment accessible pour éviter d’être frustrante : en général, si l’on perd, c’est souvent qu’on a pris les mauvaises décisions (tiens, comme dans l’industrie !)…
Assassin’s Creed Black Flag Reynced serait un très grand jeu s’il était inédit, et s’il ne sortait pas si près de Shadows, dont l’ombre plane sur le jeu de pirates. Reste que c’est un Assassin’s Creed de très bon cru. Les fans du jeu de 2013 devrait le retrouver magnifié avec bonheur, ceux qui n’y avait pas joué à l’époque pourront le découvrir de la meilleure des manières, même si ce qui avait tellement emballé la critique alors n’apparait plus aussi franchement aujourd’hui.
Ne boudons toutefois pas notre plaisir : le titre est magnifique, et suffisamment grand et varié pour nous accompagner une bonne partie de l’été… pour le peu qu’on ne soit pas allergique à la formule Ubisoft.



