Arjan Brussee n’est pas le premier venu. Cofondateur de Guerrilla Games en 2003 et ancien directeur produit international d’Unreal Engine chez Epic, le développeur néerlandais a passé sa carrière dans les coulisses des plus gros moteurs du marché. Désormais en agent libre, il a profité du podcast De Technoloog pour dévoiler son nouveau projet : The Immense Engine, présenté comme la première vraie alternative européenne aux moteurs américains.
La fin de l’usine AAA
La phrase la plus forte de l’entretien tient en une ligne. L’ère des armées de 300 développeurs sur une seule production serait derrière nous. Brussee n’avance pas une opinion isolée. Les chiffres lui donnent raison sans appel. 22 % des professionnels du secteur ont été licenciés au cours des douze derniers mois selon le rapport Skillsearch 2026. Au Royaume-Uni, 76 % envisagent purement et simplement de quitter l’industrie. Les annulations de gros projets se multiplient, de Perfect Dark à Wonder Woman en passant par le projet Black Panther d’EA. Sony aligne 765 millions de dollars de pertes sur Bungie. En France, Nacon termine en liquidation judiciaire. Dans ce paysage, les grosses équipes pléthoriques ressemblent à un modèle à bout de souffle.
C’est ce qui rend la position d’Arjan Brussee plus politique qu’elle n’en a l’air. Il ne défend pas l’IA comme un gadget de productivité, mais comme la réponse forcée à un modèle économique qui ne tient plus. Budgets qui explosent, délais à rallonge, studios qui ferment, et personne dans le AAA pour poser la question du dimensionnement. Sa proposition est concrète : des équipes plus petites, épaulées par des agents IA, pilotées par une direction créative humaine. L’idée hérissera une partie du secteur, et les chiffres du rapport GDC 2026 sont sans ambiguïté à ce sujet : 52 % des professionnels jugent l’impact de l’IA générative négatif. Reste que le constat de départ, lui, fait largement consensus.
La souveraineté sort du discours et entre dans l’industrie
Arjan Brussee insiste sur le fait que The Immense Engine viserait des secteurs comme la défense, où l’indépendance des outils de simulation vis-à-vis des États-Unis et de la Chine est devenue une question stratégique. Les moteurs de jeu modernes ne servent plus seulement à fabriquer des jeux. Ils animent des films, créent des jumeaux numériques, entraînent des modèles d’IA, simulent des environnements industriels et militaires. Unreal Engine est devenu, sans qu’on en parle vraiment, une infrastructure technologique critique. Cette infrastructure est aujourd’hui américaine.
L’Europe a fini par poser ce type de question dans d’autres domaines. Cloud, IA générative, semi-conducteurs, paiements en ligne. Des plans souverains existent, des financements sont fléchés, les ministères s’en occupent. Le jeu vidéo, étrangement, est resté à l’écart de cette conversation. Pourtant, la dépendance est exactement la même. Une génération entière de studios européens forme ses équipes sur Unreal, structure ses pipelines autour d’Unreal, et accepte de verser une rente perpétuelle à un acteur californien qui peut changer ses règles du jour au lendemain, comme l’épisode Unity de 2023 l’a rappelé violemment. Le verrouillage est total et personne ne s’en émeut.
The Immense Engine échouera peut-être, et la probabilité statistique penche clairement de ce côté. Mais l’annonce a déjà eu un mérite. Elle a posé sur la table une question que ni Bruxelles, ni Paris, ni les éditeurs européens n’ont vraiment décidé de prendre au sérieux. L’industrie du jeu vidéo européenne va-t-elle continuer de sous-traiter ses outils à perpétuité, pendant que l’IA redistribue les cartes et que les licenciements vident les studios ? Pour l’heure, Arjan Brussee est seul avec son ambition et son CV.

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