L’espace sert trop souvent de prétexte commode à l’horreur viscérale, aux dogfights nerveux ou à la surenchère de vitesse. C’est l’écrin parfait pour dépeindre des épopées galactiques grandiloquentes ou, au contraire, enfermer le joueur dans un huis clos étouffant. Avec Rivage, premier projet des développeurs d’Exnilo édité par Raw Fury, le parti pris détonne : marier le classicisme du puzzle game d’observation avec la singularité poétique du vide sidéral.
(Test de Rivage réalisé sur PC à partir d’une copie fournie par l’éditeur)
La seule passagère
Ici, nul besoin de crier pour se faire entendre : à bord de la station A.R.E.S., le silence règne en maître. Il ne reste plus que Miranda Vignaux, la psychologue du complexe dans lequel on se retrouve coincé. On ignore comment, et encore moins pourquoi, mais l’infrastructure prend l’eau de toutes parts : l’équipage s’est volatilisé, le réseau électrique vacille dangereusement et des phénomènes étranges, bien qu’inoffensifs, parasitent les lieux.
On arpente les coursives en quête du moindre indice capable d’éclairer les liens sociaux, les petites habitudes et les secrets inavouables de ceux qui partageaient autrefois le quotidien de Miranda. Rivage s’affirme vite comme une expérience à forte dominante contemplative. La progression s’articule autour de fouilles minutieuses de terminaux informatiques, de déductions visuelles et d’un savant arbitrage de la consommation énergétique.
Ouvrir un sas ou manipuler certains terminaux grignote des charges sur une réserve globale particulièrement chiche. Inévitablement, le jus finit par manquer. C’est là qu’intervient le moteur principal du titre : une fois la station à sec, la seule échappatoire réside dans un retour en arrière temporel.
Fort heureusement, les données collectées ne disparaissent pas avec la boucle. Tout s’emmagasine dans un assistant personnel qui sert à la fois d’interface et de carnet de bord interactif. L’outil s’avère particulièrement bien pensé, permettant de consigner des captures d’écran, de renseigner automatiquement les mots de passe découverts ou de réécouter les journaux audio à la volée.
Chaque blackout devient alors une respiration bienvenue. La station bascule dans une pénombre totale, à peine troublée par quelques voyants autonomes et la lueur diffuse de la planète qui flotte quelques milliers de kilomètres au dessus de nous.
Au clair de la lune
Étonnamment, ce sont ces temps morts qui marquent le plus l’esprit. Ces respirations silencieuses où l’on s’attarde sur des lieux empreints d’une nostalgie sourde, où la trace humaine persiste malgré la soudaineté de la disparition.
La boucle de gameplay se structure ainsi avec méthode : on explore, on relie des faits épars, on résout des casse-têtes tantôt triviaux, tantôt retors, sans jamais heurter de véritable mur d’incompréhension. Les seules vraies frictions proviennent des limites du réseau électrique et de la taille suspicieusement étroite des poches de notre héroïne. Être incapable de transporter plus de deux objets simultanément, parfois minuscules, confine au supplice ergonomique. Certaines énigmes auraient gagné en fluidité si Miranda se rappelait simplement qu’elle possède deux mains libres pour tenir autre chose qu’un seul objet.
Une fois le courant coupé, on prépare la rotation suivante : quelle aile alimenter en priorité ? A-t-on vraiment essoré tous les recoins de cette cabine ? Autant de nœuds logiques qui incitent à la réflexion tout en digérant la trajectoire des disparus.
Car des histoires, Rivage en regorge, abordant la matière humaine avec une justesse d’écriture remarquable. Des collègues au bord de la rupture, des harceleurs rattrapés par leurs remords, des esprits grisés par la soif de découverte ou de simples employés écrasés par la routine… Sans jamais croiser directement le regard du joueur, cette galerie de fantômes parvient à transmettre ses névroses avec une remarquable pudeur.
Sous ses atours de puzzle game soigné, Rivage propose avant tout l’exploration sensible d’un lieu abandonné. Les éléments s’emboîtent avec fluidité et les trajectoires personnelles des résidents se dévoilent selon un tempo digeste, sans forcer le trait. Malgré de légères rigidités de design et un inventaire inutilement punitif, le titre d’Exnilo s’impose comme une belle réussite qui comblera sans peine les amateurs de déduction calme.
Mais le véritable coup de cœur réside dans son atmosphère : celle d’une station spatiale qui, pour une fois, ne cherche ni à vous dévorer, ni à vous terrifier. Une ambiance nocturne et suspendue, portée par des panoramas planétaires contemplatifs et des détails du quotidien qui confèrent à ce huis clos la douceur d’un réveil au milieu de la nuit.


