En 2020, Epic Games s’attaque frontalement à Apple et propose des moyens de contourner les commissions prises par la firme à la pomme sur les paiements « in-app ». Apple décide alors de supprimer Fortnite et le compte développeur d’Epic Games. S’en suit une plainte d’Epic Games et un conflit au long cours très médiatisé qui tourne autour de l’abus de position dominante d’Apple.
L’Union Européenne regarde tout ça d’un air curieux, et finit par mener une réflexion inspirée par les arguments d’Epic Games, mais aussi de ce qui avait été imposé à Microsoft ou Google. La loi avait alors exigé du premier que l’utilisation de Windows soit décorrélée de celle d’Internet Explorer, et du second que les OS Android n’imposent pas Google comme moteur de recherche. C’est la naissance du DMA, pour Digital Market Act.
Le DMA impose notamment la possibilité d’installer des boutiques numériques alternatives en plus de celle installée par le constructeur, et autorise les développeurs à proposer d’autres moyens de paiements que ceux imposés par ce même constructeur. Autrement dit, le monopole d’Apple a été reconnu, puis cassé, et l’américain s’est vu contraint à accepter l’installation de boutiques tiers (l’Epic Games Store, notamment) et les paiements qui passeraient par ces boutiques plutôt que par ses propres tuyaux.
Le monopole du PS Store
En arrêtant de produire des disques, et en ne faisant plus que de la distribution numérique des jeux pour ses machines, PlayStation va se retrouver dans une situation de monopole de fait. Il n’existera plus aucun autre endroit que le PS Store pour acheter des jeux PlayStation. On pourrait alors imaginer que le DMA s’applique pour contrer ce monopole, et que Sony soit obligé de laisser s’installer des boutiques tiers sur PS6.
Hélas, ce n’est pas demain, ni même en 2028, que l’Epic Games Store ou Steam viendront s’afficher sur PlayStation. La loi européenne sur le sujet est en effet assez limitée, et seuls les « écosystèmes numériques généralistes » sont concernés. Or, une console de jeu est, comme son nom l’indique, d’abord un appareil servant à jouer. On peut certes l’utiliser pour naviguer sur internet, ou regarder des programmes en VOD, mais ces fonctionnalités sont considérées comme « accessoires ». Les PlayStation ne sont donc pas des machines « généralistes » mais des appareils « spécialisés », et ne seront donc pas concernées par le DMA, malgré le monopole qui s’annonce.
Néanmoins, si la loi ne s’appliquera pas en l’état, il n’empêche qu’elle devrait y regarder de plus près. Bien que la dématérialisation semble être « le sens de l’histoire », et qu’après tout, elle s’est déjà largement imposée pour la musique et le cinéma, le jeu vidéo a cette spécificité que le média est dépendant du matériel permettant de le lire.
Un éditeur de musique peut choisir de publier un album en exclusivité sur Deezer ou Spotify, comme il peut presser un vinyle ou un CD (et même enregistrer une cassette, il paraît que ça revient à la mode). Le matériel existe indépendamment de la production de musique, et est depuis bien longtemps standardisé (n’importe quel disque vinyle est lisible sur n’importe quelle platine vinyle). Ce n’est pas le cas d’un jeu vidéo, qui est codé pour ne fonctionner que sur une machine précise, et même spécifiquement pour ne pas fonctionner sur une autre machine. Alors, quand bien même on sortirait le code d’un jeu PlayStation pour le graver sur Blu-ray, puisque Sony aura décidé de ne plus produire de disques et aura donc, naturellement, sorti sa PS6 sans lecteur optique, il n’y aura aucun matériel existant pour lire ce Blu-ray.
C’est une véritable rupture culturelle : c’est la première fois dans l’histoire de l’édition (de jeux vidéo, mais aussi de musique, de films, de livres…) qu’un constructeur de matériel contrôlera intégralement la distribution de contenus. Prix des jeux, visibilité, censure, préservation du patrimoine : Sony aura la main sur l’ensemble de ces problématiques et sera le seul décideur. On espère que des acteurs suffisamment importants sauront attirer l’attention sur la situation, et peut-être faire bouger les choses, à l’image du travail de Stop Killing Games.

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