À l’orée de la forêt connue sous le nom de « marché du jeu indépendant », lors des périodes dédiées aux démos, on peut parfois dénicher de petites curiosités. Les cueilleurs expérimentés que nous sommes avons nos propres genres et sous-genres qui nous tiennent à cœur. Mais parfois, nous décidons de sortir des sentiers battus.
C’est ainsi que nous avons croisé la route de Sovereign Tower. Jouer à sa démo enchanteresse, mêlant narration, RPG et gestion lors du Steam Next Fest aurait fini de convaincre n’importe qui de se lancer à bras le corps dans ce petit jeu au grand potentiel développé par le studio breton Wild Wits Games.
(Test de Sovereign Tower réalisé sur PC à partir d’une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Un royaume médiéval france-tastique
Dans Sovereign Tower, le joueur est placé aux commandes d’un royaume situé dans un univers médiéval fantastique où la Bretagne accueillerait chevaliers, magie et dragons. Dites au revoir à Brest, Saint-Malo ou Rennes et embrasser Breizh, Trèfle-mont et Port-Azur. La tour magique scellée par une clé d’argent s’est ouverte à l’arrivée du héros que nous incarnons : le souverain. Cet édifice représente le cœur du territoire que l’on dirige ainsi que nos quartiers.
À nous, lépreux maintenu en vie par cette architecture ésotérique, de faire prospérer le royaume en liant des alliances avec les territoires voisins et en envoyant les chevaliers de notre table ronde accomplir les quêtes qui nous sont confiées pour aider la population. Et pourquoi pas mettre la main sur la légendaire clé d’or…
La boucle de gameplay de Sovereign Tower est simple : le matin est dédié aux doléances. Il s’agit d’écouter les demandes des personnes venues quérir notre aide et d’y répondre soit par un choix (donner une somme pour réparer un pont ferait perdre des sous mais contenterait le peuple, ne pas le faire représenterait une économie mais décevrait les péons) soit en acceptant une quête. L’après-midi, il est possible de passer en revue les quêtes acceptées et d’y assigner un chevalier. Les quêtes demandent un niveau plus ou moins élevé de compétences pour être accomplies, à nous de leur attribuer le chevalier le plus apte possible pour les transformer en succès.
Il sera nécessaire de trouver un équilibre en contentant les commerçants, les érudits, les nobles et le peuple sous peine d’être renversé. Une tâche qui s’avère assez simple si on omet les ultimatums ponctuels qui s’imposent et nous contraignent à obtenir un minimum de points dans chaque catégorie.
Une virée à Breizh, c’est bien mieux que la fête médiévale de Brocéliande
En cumulant les interactions avec son peuple et ses serviteurs, le recrutement des chevaliers et la réussite ou non des quêtes, nous faisons la rencontre d’un tas de personnages attachants et hauts en couleur. Les dialogues sont bien écrits, emprunts d’anachronismes et souvent très drôles, ce qui est essentiel pour un jeu où la lecture est prédominante. La musique souvent entêtante, ou parfois plus discrète, accompagne à merveille les phases de dilemme et de réflexion que l’on traverse tout au long de notre périple (on aurait tout de même voulu entendre le barde plus souvent).
Les situations variées auxquelles nous sommes confrontées en tant que souverain de ce royaume de fous nous amènent à nous moquer des différentes strates de la société avec un humour bien franchouillard ancré avant tout en Bretagne.
L’artiste Gobert, déjà à l’œuvre sur Crown Gambit, livre des visuels soignés aux couleurs pastelles mettant en valeur le charadesign des habitants peuplant un univers parodique sur fond de folklore celtique et de légende arthurienne, où la caricature fait foi. On frôle parfois la comparaison avec certains des meilleurs épisodes de Kaamelott. Tous ces éléments s’imbriquent merveilleusement bien pour former le royaume de Breizh. Un pays où un chevalier, parabole d’une génération précarisée et habituée au burn-out, peut assister à une communication magique représentée comme une transmission affichée sur une TV cathodique et côtoyer un noble conseiller qui cuisine galette saucisse et tacos trois viandes.
Gamifier la sauvegarde d’état, quelle idée démoniaque
Contrairement au roi Astier, nos choix ont un réel impact sur les habitants du royaume et participent subtilement à caractériser notre souverain qui peut s’avérer plus ou moins clément, sage, tyrannique ou audacieux. Favoriser une faction ou une classe sociale pourra débloquer certains dialogues qui s’intégreront naturellement dans nos prises de décision. Cela permettra d’approfondir nos relations avec les chevaliers, d’en débloquer de nouveaux ou d’en perdre dans des circonstances tragiques. Des éléments qui font que chaque partie est différente, encourageant à faire et refaire le jeu et même à comparer ses choix avec ses amis.
Mais si vous êtes du genre à ne pas vouloir vivre avec le poids de la culpabilité de vos choix regrettables, les développeurs de Sovereign Tower ont pensé à vous. En plus de la forge, de l’intendance et de l’écurie, il est possible d’accéder à la crypte, le domaine d’un certain démon prêt à faire usage de son pouvoir permettant de remonter dans le temps. Très pratique pour se raviser sur un choix ou en débloquer de nouveaux grâce à la connaissance des évènements futurs. Mais attention à ne pas en abuser sous peine d’en subir les conséquences…
Gamifier la save state part d’une bonne intention mais l’exécution est parfois un peu bancale. En effet, les retours en arrière sont souvent rébarbatifs : même s’ils permettent de vivre des situations uniques, cela se fait au prix de longs passages de dialogues qu’on revit à l’identique. L’option qui permet d’accélérer les dialogues ne suffit pas, surtout quand on est obligé de revivre plus d’un seul cycle pour au final ne changer qu’un seul évènement. N’est-il pas préférable de relancer une sauvegarde plutôt que d’utiliser cette fonctionnalité pourtant pensée pour être au cœur du jeu ? En tout cas ceux qui voudront jouer selon les règles n’auront plus à se sentir coupables, et c’est déjà pas si mal.
Pour son second jeu au style médiéval, le studio Wild Wits Games livre une expérience solide et plaisante qui confirme sa capacité à créer des œuvres marquantes et uniques rendant hommage à sa région de cœur. Sovereign Tower est un vrai jeu de gestion et de prises de décision à l’aspect narratif accessible et marquant, sans toutefois être dénué de défauts.
Son système est simple et intuitif du fait que les actions comme les ressources restent limitées. Cela permet à tout un chacun de comprendre sans prérequis les mécaniques de bases et de s’amuser instantanément à gérer le royaume cycle après cycle sans voir le temps passer. Sovereign Tower est typiquement le genre de titre qu’on relancera à l’occasion pour essayer d’autres voies et découvrir tous ses secrets. Maintenant nous n’avons qu’une hâte, connaître les nouveaux projets du studio !


