Il y a quelque chose de presque obstiné dans la manière dont CD Projekt Red regarde son passé. Alors que l’industrie prépare tranquillement l’enterrement du jeu physique, le studio polonais ressort The Witcher 3 de sa retraite 10 après sa sortie, lui offre un remaster accolé d’une nouvelle extension et promet, pour The Witcher 4, de continuer à fabriquer des boîtes que l’on aura envie d’ouvrir. Et cela, qu’il y ai encore un CD dedans ou non. Une obsession assez touchante qui montre que le studio ne veux pas laisser disparaître ce qui a fait son identité.
Un sorceleur ne prend jamais sa retraite
Soyons honnêtes : The Witcher 3 n’avait pas exactement besoin d’un troisième acte. Avec plus de 65 millions d’exemplaires vendus, deux extensions considérées comme des références du genre et une place solidement gravée dans l’histoire du RPG occidental, le jeu aurait pu tranquillement finir sa carrière dans le panthéon des classiques.
À la place, le studio lui offre une nouvelle cure de jouvence. Évidemment, le timing n’est pas dû au hasard et c’est surtout une opportunité de refaire parler de la licence avant son prochain véritable nouvel opus. Ainsi, Le 29 septembre, The Witcher 3: Wild Hunt Remastered débarquera sur PC, PS5 et Xbox Series, sous la forme d’une mise à niveau gratuite pour les possesseurs du jeu sur les plateformes concernées. Au programme : améliorations visuelles, performances retravaillées, combat modernisé, nouvelles options de déplacement, effets de signes, comportements ennemis, arbre de compétences revu et autres ajustements variés. Et même les joueurs qui n’ont jamais fait Hearts of Stone ou Blood and Wine peuvent désormais accéder gratuitement aux deux extensions originales sans coût supplémentaire.
CD Projekt aurait pu s’arrêter là… Mais quitte à ressortir son vieux chef d’oeuvre, il ramène également à la surface une extension qui, elle, avait bel et bien été enterrée à l’origine.
DLC, remaster : qui est né le premier ?
Songs of the Past est probablement l’un des DLC les plus littéralement « ressuscités » de l’histoire récente du jeu vidéo. L’idée existait déjà au sein de l’équipe originale de The Witcher 3, avant d’être abandonnée. Puis les années ont passé. Jusqu’à ce que Fool’s Theory, studio dirigé notamment par des vétérans jeu, récupère les fondations du projet pour en faire une véritable extension.
Dans une interview donnée à The Game Business, Michal Nowakowski, directeur de CD Projekt, a précisé que le studio ne pensait pas revenir sur le chapitre Witcher 3 de leur histoire, mais que certaines circonstances ou « accidents heureux » ont conduit à l’idée de revenir sur ce DLC oublié.
« Nous avions en réalité l’idée de cette troisième extension depuis longtemps, mais elle était restée dans un tiroir. Fool’s Theory devait à l’origine travailler sur le remake de The Witcher 1, mais nous avons réalisé que ce projet avait besoin d’un peu plus de temps en raison de certaines dépendances technologiques avec The Witcher 4. Nous nous sommes alors dit : “Oui, essayons. Cela paraît peut-être un peu fou, mais donnons à Geralt une dernière chevauchée.” C’est là que nous en sommes aujourd’hui. »
Dans une industrie où une licence est souvent remplacée par sa suite avant même que le public ait eu le temps de digérer la précédente, voir CD Projekt exhumer une vieille idée pour lui donner une seconde chance a quelque chose d’assez rafraîchissant. Mais c’est en commençant le travail sur Song of the Past que que le studio s’est brutalement rappelé que son bébé avait pris 10 ans. Et c’est alors que l’opportunité d’un remaster s’est présentée.
« Je me souviens qu’au fur et à mesure que nous avancions dans le développement de Songs of the Past avec Fool’s Theory, nous avons commencé à nous demander : “Pourquoi ne pas moderniser le jeu ? Tout donne l’impression d’avoir été développé il y a dix ans.” C’est vraiment là que la discussion a commencé : qu’est-ce qu’on pouvait améliorer ? Au départ, il s’agissait de petites choses, de corriger ceci ou cela. Puis le projet a pris de l’ampleur et nous avons soudain réalisé que nous étions en train de faire un véritable remaster. »
Toss a coin to your witcher ? Pas forcément
Une fois le remaster devenu réalité, CD Projekt avait un choix assez évident devant lui : en faire une nouvelle édition à vendre, comme l’industrie en propose désormais régulièrement. Mais il n’en est rien. Le principe mérite d’être souligné, tant il devient inhabituel : The Witcher 3 Remastered sera une mise à niveau gratuite pour les joueurs qui possèdent déjà le jeu. Pas de « Definitive Edition » à 50 euros, pas de tarif préférentiel réservé aux anciens propriétaires, pas de nouvelle boîte à acheter pour profiter des améliorations.
Le studio préfère faire revenir les joueurs dans son univers plutôt que leur demander de repayer pour y entrer. Le remaster découlant d’un chantier annexe nécessaire pour accompagner Song of the Past, c’est presque un cadeau bonus qui est fait aux joueurs pour permettre à ceux-ci de ne pas trop sentir le poids des années manette en main. Le véritable produit commercial reste l’extension qui elle sera bien payante, et qui fera le pont entre un Witcher 3 remis au goût du jour et un Witcher 4 qui incarne l’avenir. Et quand on sait que le futur du jeu vidéo, lui, se conjugue de plus en plus au dématérialisé, il es intéressant de voir que CD Projekt applique à cela la même philosophie que pour Songs of The Past : préserver le passé et ce qui fait son identité.
Une boîte, même quand le disque disparaît
CD Projekt se retrouve aujourd’hui confronté à une évolution de l’industrie qu’il ne maîtrise pas : la disparition progressive du support physique. Le studio a confirmé vouloir proposer une édition physique de The Witcher 4. Mais si le calendrier se confirme, la question pourrait devenir particulièrement cocasse : que restera-t-il du jeu physique si les constructeurs ne produisent plus les disques nécessaires pour le faire exister ?
Michal Nowakowski l’a reconnu sans détour : « Nous n’avons aucune influence sur les politiques des first parties. » Si Sony et les autres acteurs de l’industrie poursuivent leur transition vers le tout-numérique, CD Projekt ne pourra évidemment pas ressusciter à lui seul le Blu-ray. Mais il peut décider de continuer à fabriquer des objets.
Et c’est précisément ce que le studio semble vouloir faire. Même dans l’hypothèse d’une boîte sans disque, CD Projekt entend conserver une véritable édition physique, avec ces petits éléments : cartes, livrets, objets à collectionner et autres goodies qui donnaient autrefois aux jeux une identité bien plus tangible qu’un simple téléchargement. Parce qu’un jeu physique, ce n’est pas seulement une autre manière d’installer un logiciel. C’est aussi un objet que l’on peut conserver, prêter, revendre, exposer. Une trace matérielle d’un jeu qui, autrement, risque de n’exister qu’à travers une licence attachée à un compte.
Et CD Projekt avait habitué ses joueurs à ces surprises en boîte dans ses sorties physiques précédentes : cartes du monde, cartes postales, stickers… c’est finalement ce qui relie The Witcher 3 à The Witcher 4 de manière assez inattendue. D’un côté, CD Projekt refuse de laisser mourir son vieux jeu. Il ressort une extension oubliée, modernise son moteur et ses systèmes, puis offre gratuitement le résultat à ceux qui avaient déjà acheté le jeu. De l’autre, il regarde une industrie qui s’apprête à abandonner progressivement le support physique et semble dire : d’accord pour avancer, mais pas question de tout jeter derrière nous.
Geralt aura bientôt passé le relais à Ciri. Songs of the Past sera peut-être son ultime chevauchée. Et le disque, lui aussi, pourrait connaître ses dernières années. Mais CD Projekt semble avoir une étrange spécialité : faire durer les choses un peu plus longtemps que prévu.

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