La vague néo-rétro ne faiblit pas : Dread Delusion, Entropy… Autant de titres qui exploitent le cachet visuel de la PS1 pour concevoir des expériences s’enfonçant sans détour dans les méandres de l’esprit de leurs créateurs. Qu’il s’agisse des murs de progression de Lunacid ou des divagations visuelles de Mohrta, cet habillage brut permet de laisser libre cours à une imagination sans filtre.
Aujourd’hui, deux développeurs indépendants réunis sous la bannière de Freshly Baked Games LLC se lancent au-devant d’un défi des plus ardus : revendiquer l’héritage direct de King’s Field. Intelligemment baptisé Queen’s Domain en contre-pied total à sa référence tutélaire, le titre entend prendre tout le monde à revers en promettant des dizaines d’heures d’exploration et d’émerveillement. Une ambition audacieuse sur laquelle nous avons posé les mains avec une curiosité non dissimulée.
(Test de Queen’s Domain réalisé sur PC via une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Le jeu de la dame
La reine s’éveille sur l’île de Neasied. Votre père, le roi, est déjà parti au front pour endiguer les forces occultes qui s’y amoncellent. Ne le voyant pas revenir, vous prenez les devants et partez à l’assaut de ces terres insulaires pour retrouver sa trace. Un naufrage plus tard, vous voilà chancelant sur le rivage de cet archipel maudit, une épée rouillée au poing.
S’engage alors une épopée singulière où l’on croise une flopée d’abominations à trancher, concasser ou perforer. Le bestiaire bénéficie d’une belle créativité, oscillant du classique squelette sous toutes ses coutures à des figures nettement plus déroutantes comme la coccinelle-rat, les insectes-grimoires ou de dérangeants êtres humains inversés.
Ce panel hétéroclite s’aborde avec une règle cardinale en tête : trois types de dégâts (tranchant, contondant, perforant). L’arsenal disponible s’avère heureusement assez vaste pour couvrir chaque situation, tout en regorgeant de secrets d’orfèvre : une lame brisée se transmute soudain en clé de fortune, une autre se métamorphose au fil des coups portés… Une armurerie inspirée qui force le respect.
À cet équipement s’ajoutent les armes de jet, dagues, cubes occultes et autres babioles mystiques, largement de quoi combler les failles d’un arsenal face à une zone inconnue.
Un tableau peint en pixels
Le monde bâti par Freshly Baked Games s’impose d’emblée comme un tour de force. L’environnement, pensé pour fonctionner aussi bien avec que sans son filtre cathodique rétro, se révèle splendide, envoûtant et nimbé d’un mystère permanent. On enchaîne les panoramas mêlant dark fantasy et étrangeté pure avec cette faculté réjouissante de nous cueillir à chaque embranchement.
Une réussite artistique totale qui se conjugue à une architecture vertigineuse exploitant la verticalité avec brio. Un travail de composition minutieux qui convoque instantanément une référence évidente : le premier Dark Souls.
Reprenant des codes bien connus, le titre pousse à peser chacun de ses pas. Toute chute ou faux mouvement se solde par un trépas sec qui vous renvoie à votre dernière sauvegarde. Sauvegarder est gratuit, mais régénérer sa vitalité réinitialise les créatures alentour, à la manière d’un feu de camp traditionnel. La distinction compte, d’autant que les fioles de soin ne vous sont pas gracieusement restituées à chaque arrêt au stand.
Le level design, volontiers retors, fait le pari bienvenu de l’opacité : on n’hésite pas ici à masquer le chemin critique derrière un pont vermoulu devant lequel on avait décrété un « je repasserai plus tard » un brin condescendant. La curiosité redevient le moteur absolu de la progression. Si vous cherchiez une balade balisée et assistée, trouvez vous plutôt un AAA. Ici, les raccourcis s’emboîtent organiquement et les passages dérobés récompensent quiconque ose s’aventurer hors piste, propulsant sans forcer Queen’s Domain tout en haut du panier du genre.
Frapper juste et courir vite
En combat, Queen’s Domain exige de la méthode et impose souvent de recourir à des manœuvres peu académiques pour espérer survivre. Le système, qui peut sembler austère lors des premiers contacts, tire sa subtilité d’une jauge d’énergie dédiée : plus elle est pleine au moment d’asséner votre coup, plus l’impact est dévastateur.
Il est évidemment possible de charger ses frappes, la jauge se parant alors d’une teinte bleutée pour matérialiser les dégâts bonus. En revanche, oubliez la parade ou l’esquive invulnérable au millimètre, tout repose sur le placement et la gestion de distance.
Dans la pratique, les rixes gagnent rapidement en nervosité. On jongle à la volée entre les trois armes équipées pour varier les types de frappe, on vide ses babioles à distance et l’on échafaude la tactique la plus économe en points de vie et tant pis si les puristes ricanent face à nos replis prudents. Terrasser un ennemi avec une pièce d’équipement fait grimper son niveau (et donc ses dégâts), tandis que l’expérience globale accumulée permet de franchir des paliers de puissance pour toiser d’anciennes némésis devenues de simples formalités.
L’absence de points à ventiler manuellement dans des feuilles de statistiques alambiquées s’avère un vrai soulagement : le monde recèle déjà bien assez de mystères pour ne pas s’encombrer de fastidieux calculs de build.
Queen’s Domain n’est pas un hommage complaisant destiné aux nostalgiques des premiers FromSoftware pré-Démon’s Souls. C’est une proposition dense, intransigeante et miraculeuse. En refusant de tenir le joueur par la main au milieu de cette île interconnectée, le duo de Freshly Baked Games prouve qu’une vision claire surpasse n’importe quelle débauche de moyen techniques.
L’espace à explorer regorge de secrets et de mystères à découvrir, nous sommes là face à une œuvre vertigineuse dont on peine à croire qu’elle n’a été développée que part deux personnes, c’est avec un respect indubitable que nous nous inclinons devant la reine.



