Premier juillet 2026, Sony annonce la fin des jeux PlayStation sur Blu-Ray pour janvier 2028. Trois semaines plus tard, plusieurs jeux PS5 démarrent déjà jusqu’à leur menu principal sur PC, portés par des émulateurs comme SharpEmu ou KytyPS5. Le temps que la presse spécialisée finisse de commenter la mort du disque, la communauté avait déjà prouvé, par les faits, que la seule chose que Sony est réellement capable de tuer, c’est notre droit de posséder ce que nous payons. Le reste, préserver, faire tourner et transmettre, continuera très bien sans eux, merci.
« Vous avez fait votre choix »- Ok le bourgeois
Il y a ce discours, popularisé ces derniers jours par l’ancien scénariste de Valve Chet Faliszek, et repris par une partie de la presse et du public : vous, le consommateur, avez choisi le numérique, alors taisez-vous.
Sept jeux PlayStation seulement ont dépassé les 100 000 copies physiques aux États-Unis cette année, un chiffre du cabinet d’étude Circana brandi comme preuve, sauf que comme Kotaku le souligne lui-même : la statistique reste volontairement vague, le cabinet ne divulguant jamais les chiffres précis par jeu, si bien qu’un carton mondial et un titre l’ayant à peine dépassée finissent dans la même case.
Et Sony, pendant ce temps, continue de vendre environ 70 millions de jeux PlayStation en physique chaque année dans le monde selon Niko Partners : rien d’un marché résiduel qu’on euthanasierait par pure logique commerciale. Ce « choix » du consommateur n’est de toute façon pas tombé du ciel : il a été manufacturé, pièce par pièce, par l’industrie elle-même.
Lecteurs de disque externes rationnés à un exemplaire par commande, dépendance aux serveurs pour l’accès au jeu, éditions physiques qui se contentent d’une boîte vide avec un code dedans. On désarme méthodiquement le marché physique depuis plus de dix ans, puis on brandit sa mort naturelle comme une preuve de la volonté populaire. C’est le tour de passe-passe classique du capital : décider à la place des gens, puis leur faire porter la responsabilité de la décision.
Derrière la formule pudique de « changement des tendances de consommation », il y a une manœuvre bien plus pernicieuse : en écrasant les revendeurs, l’occasion et les boutiques indépendantes, Sony s’installe comme unique juge et unique caissier de sa propre boutique, exactement comme Valve sur Steam. Une situation monopolistique que même des élu·es mexicain·es, brésilien·nes et néerlandais·es ont fini par attaquer devant leurs autorités anti-trust, pendant que Bruxelles, interrogée en pleine session à Strasbourg, se contente de rappeler que « la liberté commerciale prime, tant que le droit européen est respecté ».
Autrement dit : tant que le contrat est bien ficelé, la multinationale peut faire absolument ce qu’elle veut de notre porte-monnaie et de notre accès à la culture. Voilà où mène, une fois de plus, la neutralité prétendue du marché : à protéger le plus fort, jamais le plus nombreux.
L’air du libre choix, composé par l’industrie
Ne nous laissons pas embarquer par le narratif de Sony, de l’industrie et de certains médias : le disque, ce n’était pas rien. C’était un objet complet, contenant le jeu plus ou moins entier, que vous pouviez revendre, prêter, garder fonctionnel dans vingt ans sans dépendre d’un serveur qui peut s’éteindre du jour au lendemain. C’est précisément de cela qu’on nous prive. La dématérialisation ne « modernise » rien : elle rétrograde votre statut de propriétaire à celui de locataire, à qui l’on peut retirer l’accès sans préavis, ni dédommagement.
Les centaines de films supprimés des comptes PlayStation, la fermeture programmée des stores PS3 et PS Vita : c’est déjà, très concrètement, ce recul en action. Hideo Kojima le dit très bien : avec le streaming, il y a un serveur quelque part, vous ouvrez un robinet, et le jour où le propriétaire du robinet change d’avis, la culture s’évapore avec lui. Ce n’est pas un progrès technique, mais bien une expropriation, maquillée en évolution naturelle des usages.
Ce qui ne rapporte rien n’a pas droit à la mémoire
Pendant que l’ESA s’oppose, selon la Video Game History Foundation, aux réformes des lois sur la protection numérique que réclament musées et historiens pour préserver légalement le jeu vidéo, l’industrie du disque, elle, se refait une santé ailleurs, d’après Luminate : chez les majors de la musique, où le CD explose grâce à la Gen Z. Une croissance tirée à plus de moitié par la K-pop, dans un marché où les supermarchés Target et Walmart captent déjà près de 30 % des ventes de musique physique via des éditions collector exclusives, pendant que la moitié de ces acheteur·euses n’ont même pas de lecteur CD sous la main.
Rien de démocratique là-dedans : c’est un produit dérivé rare pour collectionneur·euses solvables, pas un support de mémoire. Quand le marché ramène du physique sans qu’on l’y oblige, ce n’est jamais pour nous rendre un droit de propriété, c’est pour nous vendre un objet rare.
Pirater n’est pas voler, c’est refuser l’expropriation
Face à ça, les pétitions et les plaintes antitrust sont utiles, mais elles avancent au rythme des tribunaux quand la dépossession, elle, se signe en un simple communiqué de presse. Depuis l’annonce, les recherches liées au jailbreak de la PS5 explosent, tout comme la fréquentation des communautés d’émulation, qui s’appuient notamment sur la fuite des clés BootROM survenue fin 2025 ; une faille gravée dans le silicium de 84 millions de PS5, donc impossible à corriger par un simple correctif. On nous a longtemps vendu le piratage comme un vol, parce que ça arrangeait celles et ceux qui possèdent les moyens de production et de diffusion.
Mais voler, c’est priver quelqu’un d’un bien qu’il détenait. Sony, lui, ne nous a jamais laissé détenir quoi que ce soit dans son monde tout numérique, seulement proposé un accès qu’il peut couper à volonté. Copier un jeu qu’on ne peut plus acheter en boîte, faire tourner une ROM sur un émulateur communautaire pour préserver ce que l’industrie elle-même refuse de préserver, ce n’est pas du vol. C’est un acte de réappropriation, et si acheter n’est plus posséder, alors pirater n’est pas voler : c’est juste refuser que la propriété culturelle reste un privilège qu’on nous concède, révocable à tout instant, plutôt qu’un droit qu’on nous reconnaît.
Il y a la pétition à 290 000 signatures balayée d’un revers de main institutionnel, il y a les plaintes antitrust qui mettront des années à aboutir, si elles aboutissent. Et il y a, déjà, la réponse concrète du bas, celle qui ne demande la permission à personne. C’est elle qui en dit le plus long sur ce qui reste vraiment à défendre : pas une collection qu’on protège sur une étagère par nostalgie, mais un droit collectif à la mémoire culturelle, qu’aucune multinationale ne devrait avoir le pouvoir de nous retirer.

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