La réédition de la Neo Geo AES est un succès qui semble dépasser son fabricant. Ce dernier a d’ailleurs annoncé renforcer la production pour honorer l’ensemble des commandes. « Durant les premières 24 heures, nous avons reçu plus de commandes de Neo Geo AES+ que ce que nous avions prévu pour toute l’année. (…) L’équipe met actuellement à jour les prévisions de production en amont du lancement programmé au 12 novembre », a ainsi déclaré sur LinkedIn Lars Wingefors, co-fondateur d’Embracer (qui produit et distribue la machine).
Un succès qu’on analyse de différentes façons (la puissance actuelle du rétro en regard de la crise de la RAM ; la « revanche » des quarantenaires qui ne rêvaient même pas de pouvoir se payer une Neo Geo dans les années 90…), mais que l’on questionne peu. Pourtant, on aurait des raisons de le faire.
SNK, à qui appartient la marque Neo Geo, est en effet depuis 2022 possédé à plus de 96% par l’Arabie saoudite, le pays qui a, entre autre, fait assassiner le journaliste Jamal Khashoggi en 2018. Et ce même pays, ou tout du moins ses représentants, ont déclaré à de nombreuses reprises vouloir se servir du jeu vidéo (mais aussi de l’anime – on pense par exemple à la production du reboot de Goldorak, Grendizer U) comme outil de soft power.
« Désormais, nous allons nous retrouver avec un centre majeur du jeu vidéo en Arabie saoudite pesant plus de 70 milliards de dollars. C’est un outil de soft power. » – Joost van Dreunen, spécialiste de l’industrie du jeu vidéo, enseignant à la New York University Stern School of Business, dans un entretien à RFI
C’est aussi dans cet objectif que le pays dirigé par le Prince héritier Mohammed Ben Salmane a participé au rachat d’EA, et a organisé l’EWC, pour Esports World Cup, soit probablement le plus gros événement au monde dédié à l’esport. La prochaine édition est prévue pour se tenir en juillet de cette année.
Ainsi, on peut s’étonner que la console Neo Geo AES+ se vende comme des petits pains sans que cela ne provoque la moindre émotion. Attention, nous ne rédigeons pas là un appel au boycott, ni ne jugeons ceux qui ont choisi de s’offrir la machine. Nous nous étonnons du fait que la question ne se pose pas. Pourtant, dans quasiment toutes les autres industries de la culture et du divertissement, des débats ont régulièrement lieu pour discuter du « soutien » qu’il serait de bon ton d’apporter ou de refuser à tel ou tel artiste, à telle ou telle entreprise et même à tel ou tel pays à travers la consommation des œuvres.
Encore récemment, des auteurs édités par Grasset ont lancé une discussion en quittant la maison désormais possédée et dirigée par Vincent Bolloré, et l’Eurovision a fait les grands titres autour de la question du boycott du concours, pour cause de participation d’Israël. Les fans d’Harry Potter sont souvent aussi déchirés entre leur amour de l’œuvre et les positions transphobes de son autrice. Un débat qui ne manquera pas de reparaître avec l’arrivée prochaine de la série.
Le jeu vidéo, et surtout sa branche AAA et grand public, possède une morale, ou au moins une boussole, qui penche depuis presque toujours à « droite », au sens des tendances politiques. Comme dans un certain cinéma Hollywoodien, la peine de mort y est quasi systématique, l’enrichissement personnel encouragé, voire érigé en but ultime, et les filles sont souvent reléguées au statut de faire valoir ou de sex symbol. On applaudissait encore, en 2021, « l’audace » d’Housemarque qui faisait d’une femme quarantenaire l’héroïne de Returnal, quand il aurait fallu s’inquiéter de l’exception que cela représentait (le studio est depuis revenu un peu en arrière avec Saros).
Certes, les GTA ont définitivement quelque chose de parodique. Mais est-ce ainsi que les joueurs vivent leurs aventures ? N’y a-t-il pas une (grande) proportion d’entre-eux qui joue « premier degré ». Et que dire d’Animal Crossing, le cosy-game mignon au possible cachant une simulation néo-libérale dans laquelle on commence la partie avec un crédit à rembourser (avec les intérêts) avant de spéculer avec la monnaie locale.
Une facette qui se retrouve aujourd’hui exagérément dans le fonctionnement même de l’industrie, qui n’est plus dirigée que par des bilans comptables et des prévisions de croissance, qui a presque complètement laissé de côté l’expérimentation et la créativité, et qui licencie à tours de bras.
Pourtant, les joueurs ne se posent, sur ces sujets, que peu de questions. Les articles de presse, les interventions d’influenceurs ou les posts sur les réseaux sociaux n’évoquent jamais (ou très rarement) l’idée de réfléchir à acheter ou pas tel ou tel jeu à l’aune de la façon dont il a été produit, ou des personnes qui ont participé à sa production.
Enfin, si : à droite et à l’extrême-droite, on lance des slogans « go woke, go broke », on appelle à boycotter les jeux qui mettraient en scène des personnages appartenant à des minorités, et/ou l’on critique les héroïnes qui s’éloignent trop du cliché de la bimbo en armure. Le tout en exigeant, un peu paradoxalement, « pas de politique dans mon jeu vidéo » (Pew Die Pie a produit plusieurs vidéo autour du slogan « keeps politics out of games », visant notamment The Last Of Us Part II ; chez nous, Julien Chieze a adopté à peu près les mêmes positions)
On peut alors se poser la question du comportement des joueurs progressistes. Tandis que les ultra-conservateurs s’émeuvent (trop) régulièrement d’un jeu vidéo « gauchiste », le jeu vidéo que l’on qualifierait grossièrement « de droite » ne souffre jamais de review bombing ou de campagne de dénigrement sur les réseau sociaux – non pas qu’on le souhaite, mais la dissymétrie est frappante. Nacon continue sans trop de contestation à vendre Greedfall The Dying World après avoir démantelé le studio qui l’a signé (et licencié tout le monde), et la Neo Geo AES+ s’écoule par dizaines de milliers d’exemplaires sans aucune mention du propriétaire sulfureux de la marque.
Encore une fois, nul appel au boycott ici, et l’on sait parfaitement ce que peut représenter le fait d’enfin pouvoir s’offrir cette machine longtemps restée inaccessible. Mais si l’on n’apportera aucune réponse tranchée, on trouve toutefois légitime que certaines questions se posent.

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