Le jeu vidéo n’est pas seulement un objet de divertissement. Comme toute forme d’expression, il est également un moyen d’ouvrir les yeux sur divers sujets de société encore trop écartés. Logiquement, et au vu de sa popularisation sans cesse croissante, il est un médium légitime à ce genre d’entreprise, du moins est-ce le cas en théorie. Dans les faits, c’est un peu plus compliqué. Et un événement survenu il y a peu aux BAFTA des jeux vidéo illustre aisément ce décalage, qui, disons-le, a tout lieu d’être nommé paradoxe.
The Quiet Things réduit au silence
À l’instar de toute cérémonie, le temps était avant tout dédié à la distribution de récompenses. Et, sans surprise, il a été extrêmement bénéfique au carton de l’année passée, Clair Obscur : Expédition 33, qui, une fois encore, s’est emparé du Graal. Mais, le rendez-vous n’a pas été favorable pour tous, et surtout pas pour l’équipe de The Quiet Things. Alors qu’elle s’attendait à voir son jeu présenté au cours de ces BAFTA, pour notamment préparer sa sortie prochaine prévue au 4 juin (sur PC), elle a au contraire eu la mauvaise surprise de se voir interdire ce privilège.
Les raisons d’un tel refus restent obscures, d’autant qu’il tranche tout à fait avec les ambitions émises par les organisateurs, qui, on les cite, sont attachés à donner de la visibilité à des jeux « indépendants porteurs de messages essentiel ». Or, le titre en question, financé par le truchement de Kickstarter, est justement l’un d’entre eux. Il s’emploie en effet à aborder des thématiques autour de la maltraitance infantile et le suicide. Des sujets difficiles qui auraient, à en croire les propos, forcément peser dans la décision prise.
Pour la créatrice et directrice du studio Silver Script Games, Alyx Jones, c’est évidemment une cruelle déception, et pas seulement d’un point de vue de créateur. The Quiet Things a en effet la particularité d’être très lié à son autrice. Autrement dit, il n’est rien de moins qu’un témoignage d’un vécu. Ce qui, au regard de cette caractéristique, nimbe le jeu d’une symbolique forte, en plus de le porter au statut de nécessité.
“[The Quiet Things] est un projet qui me tient profondément à cœur. C’est mon histoire. Il y est question de traumatisme, d’abus, de survie et de donner la parole aux survivants. Il y est question de personnes réduites au silence, et des conséquences que cela a sur elles. C’est donc extrêmement douloureux de revivre tout cela aujourd’hui.”
La toute-puissance de la violence ostentatoire ?
Mais alors, qu’est-ce qui pose problème exactement ? Officiellement, la diffusion du trailer aurait créé un “malaise” que seul un “accompagnement” aurait pu rendre acceptable auprès du public, ce dont l’organisation ne disposait apparemment pas. Pourtant, la vidéo ciblée (et rapportée ci-dessous) ne comporte pas spécialement d’éléments problématiques dignes de justifier l’acte. Au contraire, elle est posée, frugale, légèrement pesante ou encore un brin sibylline, mais elle ne saurait heurter la sensibilité du spectateur.
La réelle réponse, elle, sera probablement gardée secrète. Mais, évidemment, il y a matière à l’interrogation. Dès lors, on peut se demander si l’absence de diffusion pour The Quiet Things ne répondait pas à une simple logique commerciale. Ainsi, dans ce raisonnement, le jeu n’aurait non pas été montré parce qu’il comportait une certaine violence, mais justement parce qu’il y en avait aucune de bien ostentatoire : la violence ne peut être acceptée que lorsqu’elle est récréative, à même de servir de défouloir par son côté spectaculaire.
Est-ce à dire que ce type d’œuvre est tout bonnement condamné à exister dans l’ombre ? Pas nécessairement. Et un certain Wednesday (jeu traitant de l’inceste et des violences sexuelles sur l’enfant) en est en quelque sorte un témoin, bien que l’attention qu’on lui a accordée reste malgré tout relatif à son statut d’indépendant. Cependant, pour qu’il y ait intérêt, il faut en parler. Et si les institutions s’y refusent, pour une raison ou une autre, pourquoi ne prendrons-nous pas le relais ?

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