Truckful fait partie de ces jeux dont la route semblait déjà toute tracée. Nous avions d’ailleurs consacré un papier il y a un peu moins d’un an à sa première particularité : son pitch deck parfait. Développé par MythicOwl, le titre se doit de représenter le fer de lance de la nouvelle vague d’édition indépendante : celle des titres à très grand succès qui permettent de transformer les créateurs en curateurs (peut-on encore appeler ça indépendant ?).
Livraison à mi-temps et mystère improbable, Truckful réussira-t-il à nous garder à l’arrière peu couvert de sa camionnette ? Marcel, fais chauffer la gomme, on est parti !
(Test de Truckful réalisé sur PC à partir d’une version fournie par l’éditeur)
Iso-Kilo-Métrique
Truckful est donc un jeu de livraison de colis basé sur la physique dans lequel on parcourt des routes plus ou moins accidentées à bord de l’unique véhicule motorisé de toute la région. Car oui, la vallée est maudite, un constat qu’on établit très vite après avoir rencontré notre première interlocutrice, Rutti, une livreuse dont la camionnette est tombée en rade en plein milieu de la forêt, sur le bas-côté.
Une bonne façon de nous introduire les mécaniques clés du titre : accepter une course, charger le coffre et éviter tout ce qui peut faire choir notre précieuse cargaison… y compris d’énormes camions fantômes !
On pilote notre fier destrier de façon assez intuitive et simpliste, il n’y a foncièrement pas trop de soucis à se faire du côté des contrôles. En revanche, la caméra est soumise au choix assez étrange de l’équipe de développement d’utiliser une vue proche de l’isométrique. On doit conduire avec un véhicule vu de profil : c’est visuellement très joli, mais cela exige une solide représentation dans l’espace tant il devient compliqué de se faufiler entre deux nids-de-poule ou d’enfiler un tunnel sans heurts…
Aussi délicat qu’un livreur GLS
Le titre peut s’avérer assez frustrant, soyons honnêtes. On parlait des évidentes difficultés pour glisser son véhicule entre deux obstacles, mais nous n’avons pas encore souligné les conséquences d’un choc. Selon votre vitesse au volant, les colis peuvent s’envoler particulièrement loin, voire atterrir derrière une glissière de sécurité, entraînant une situation bloquante dont on a du mal à se dépatouiller sans recharger purement et simplement sa sauvegarde.
Les points de contrôle sont heureusement assez réguliers pour éviter au titre d’atterrir directement à la corbeille, et certains outils permettent d’atténuer la casse. On pense entre autres à un aimant offert assez tôt dans l’aventure, qui applique une force gravitationnelle accrue sur tout le contenu de notre benne. Une commodité salvatrice qui limite les crises de nerfs, mais brise indubitablement le sentiment d’accomplissement : que voulez-vous, il faut savoir choisir son camp.
Il est évidemment possible de customiser son utilitaire pour lui conférer diverses propriétés. Hélas, à cause d’un classicisme un peu froid au détriment de l’impact réel, on se contente d’aller équiper la dernière pièce débloquée, systématiquement plus performante que l’ancienne. Vient ensuite la question du paiement, articulé autour de deux monnaies : les pièces et la ferraille. Les premières s’accumulent naturellement au fil des contrats, tandis que la seconde réclame une fouille plus méticuleuse et chronophage.
Cette irritation peut virer au cauchemar lors des confrontations avec les véritables antagonistes de Truckful : les fameux démons de la vallée. Un qualificatif bien trop flatteur pour de simples convois spectraux dont l’unique lubie consiste à vous foncer dessus pleine balle pour vous expédier dans le décor avec votre chargement. Une issue d’autant plus agaçante que ces poursuites reposent sur des adversaires au tempo erratique, oscillant au petit bonheur la chance entre bolides supersoniques et limaces apathiques.
Promenons nous, dans les bois…
Malgré ces frictions, le temps passé sur Truckful reste fort agréable. Ces accès d’énervement existent bel et bien, impossible de les nier. Mais ils font aussi office d’apprentissage pour mieux négocier certains reliefs, affiner ses trajectoires et sécuriser des chargements atypiques. Ces passagers bringuebalés en boucle dans notre remorque finissent par nous inspirer une certaine tendresse lorsqu’ils dévalent le bas-côté… nous rappelant simplement, à la dure, qu’il aurait fallu monter des ridelles plus hautes !
Visuellement, le jeu flatte la rétine grâce à ses aplats de couleurs stylisés et un rendu végétal très réussi. L’atmosphère feutrée qui s’en dégage donne envie d’y revenir ne serait-ce que pour la flânerie, bercée par un habillage sonore oscillant entre piaillements d’oiseaux et tintements de clarines. Porté par une narration légère qui mêle cozy mystery et humour bon enfant, le jeu trouve toujours un prétexte pour nous renvoyer sillonner le bitume.
Truckful est une expérience en dents de scie. Certains passages s’avèrent terriblement punitifs tant un échec malchanceux peut ruiner une livraison entière et nous contraindre à repartir de zéro, tandis que d’autres moments suspendent le temps et nous laissent savourer des vues bucoliques qu’on prend un réel plaisir à traverser.
Derrière ses maladresses de caméra et ses soubresauts de physique parfois lunaires, il distille cette boucle réconfortante propre aux jeux de labeur bien emballés, où la simple satisfaction d’amener trois cageots à bon port suffit à faire oublier les sorties de route précédentes. C’est un titre imparfait, attachant et plein de bonhomie, qui saura récompenser les conducteurs assez patients pour encaisser quelques nids-de-poule.


