Voilà maintenant six ans que nous n’avions pas arpenté les rues de Nivalis, cette mégalopole cyberpunk façonnée de blocs sur laquelle s’abat une pluie incessante. La première fois, c’était dans Cloudpunk, où l’on incarnait une livreuse découvrant les entrailles de la cité au fil de ses courses en taxi volant. Changement de perspective : c’est désormais dans les bottes d’un restaurateur que nous propulsent les développeurs d’ION Lands avec leur nouveau projet, Nivalis Night.
Après quelques dizaines d’heures de service, l’heure est au verdict sur cette curieuse chimère, coincée entre le job simulator et le simulateur de vie polygonale.
(Test de Nivalis Night réalisé sur PC via une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Sous les lumières des projecteurs
Ne tournons pas autour du pot : Nivalis est une merveille visuelle. En sublimant le vilain polygone cubique à grand renfort d’éclairages volumétriques, de néons saturés et d’effets de flou savamment dosés, le titre flatte la rétine à chaque coin de ruelle. La ville grouille d’activité : les transports en commun sillonnent les hauteurs, la foule s’amasse sur les passerelles humides et une écrasante majorité de PNJ se montre disposée à tailler le bout de gras de manière étonnamment pertinente.
Le revers de la médaille technique ne tarde hélas pas à se manifester. Nivalis Night a beau déployer des trésors d’ingéniosité visuelle, il s’avère régulièrement contraint de sacrifier son framerate pour tenir la cadence. L’esthétique low-poly se transforme alors en piège : on pardonne toujours plus difficilement des chutes d’images par seconde à des amas de voxels qu’à des moteurs photoréalistes surchargés.
C’est sur son intégration initiale que le bât blesse le plus sévèrement. Propulsé héritier d’une échoppe de ramen par la force du destin, notre protagoniste ne connaît pas vraiment mystérieux bienfaiteur, ni cette voix féminine qui résonne étrangement dans son crâne. Les lignes de dialogue s’enchaînent au kilomètre, et l’on se retrouve livré à soi-même en l’espace de deux journées en jeu, sans le sou et avec un carnet d’instructions particulièrement nébuleux.
Fort heureusement, le jeu s’empresse de nous apprendre à souscrire un prêt bancaire avant de nous dispenser le moindre conseil d’exploitation, dans la plus belle lignée de l’enseignement capitaliste. On assimile tant bien que mal l’art de ravitailler les frigos, de disposer tables et tabourets, puis de paramétrer les installations de cuisine. Le volet gestion s’ouvre ensuite à nous : ajustement des prix, composition des menus, lecture des avis clients, bilans comptables et plannings du personnel.
Une oeuvre mégenrée
Sur le papier, la boîte à outils est complète. Dans les faits, chaque mécanique trébuche avant de franchir la ligne d’arrivée. Décorer son premier établissement vire à la corvée punitive : déclenchée bien trop tôt dans la progression, cette quête nous aura une bonne heure à errer devant des rideaux de fer baissés avant d’abandonner de guerre lasse. Les retours de la clientèle manquent cruellement de cohérence avec les réactions affichées en direct, et l’intelligence artificielle des employés réclame un sérieux coup de polish.
Lents, peu réactifs et parfois surpris à contempler le vide pendant que la salle s’impatiente, vos commis s’avèrent si peu fiables qu’il est souvent plus rentable de tout gérer soi-même. Une gymnastique « tenable » pour une échoppe, mais intenable dès lors que l’on commence à bâtir un empire.
Mais ces frictions de game design sont rapidement balayées par la narration du titre. Si le postulat de départ est assez convenu, il est un prétexte idéal pour attiser la curiosité et pousser le joueur à engager la conversation avec les figures bigarrées qui peuplent la métropole, du caniveau jusqu’aux sommets de l’élite corporatiste. Portée par une plume acérée, l’écriture se montre d’une justesse remarquable et donne vie à des personnages immédiatement attachants.
À travers une déambulation presque contemplative, on observe le destin de dizaines d’âmes en peine, en choisissant ou non d’y apporter sa modeste contribution. Car loin d’être un manifeste révolutionnaire naïf, Nivalis Night choisit de dépeindre la péréclitement d’une société ultra-compétitive poussée dans ses derniers retranchements légaux : ici, la réussite financière est un impératif juridique absolu. Tendre la main à son voisin plutôt que de lui marcher dessus vous expose directement aux foudres de la loi.
Nivalis vit, respire, étincelle de ses milliers de véhicules volants et de ses panneaux publicitaires criards, jusqu’à ce que les sirènes du couvre-feu plongent les boulevards dans un calme trompeur. Un silence nocturne que l’on préfère goûter à l’abri de son modeste studio plutôt que sous l’œil inquisiteur des dizaines de caméras de surveillance braquées sur chaque mètre carré d’asphalte.
Nivalis Night n’est ni un bon life sim, ni un modèle de jeu de gestion. À ce titre, difficile de vous le conseiller sous le prisme de ces deux genres, pourtant au cœur de son argumentaire commercial. Plombé par des lourdeurs ergonomiques et une IA balbutiante, le titre d’ION Lands ferait un simulateur d’entreprise tout juste passable.
Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. En réalité, le studio utilise ces systèmes comme de simples prétextes pour nous inciter à flâner, à observer et surtout à dialoguer. C’est là que réside sa véritable identité : Nivalis Night est un grand jeu narratif. Par la richesse de ses branches de dialogue et la noirceur de son propos politique, il vient sans rougir s’asseoir à la même table qu’un Citizen Sleeper. Une fable urbaine crépusculaire qui vaut largement la peine d’essuyer quelques plâtres de gestion.


