Née dans les années 90, la série des Ace Combat connaît une existence sporadique depuis son entrée sur les machines de l’ère PS3 et Xbox 360. Ainsi, il nous aura fallu un peu plus de sept ans pour que ce huitième opus arrive entre nos mains. Un retour qui se sera fait attendre, mais qui n’est assurément pas passé inaperçu. Les chiffres l’appuient : en une semaine, il s’est écoulé pas moins d’un million d’exemplaires.
Un engouement dû au seul prestige de la saga ? Quoi qu’il en soit, ce Wings of Theve mérite assurément les regards qu’on lui porte puisqu’avec ce dernier épisode, Project Aces et Bandai Namco nous offrent un ciel d’une brutale poésie dans lequel la beauté des grands horizons se heurte au bellicisme des Hommes.
(Test d’Ace Combat 8: Wings of Theve réalisé sur PS5 via une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Entre tradition et modernité
Wings of Theve possède une entrée en matière efficace. Par deux fois, notre héros s’échoue en mer. Et par deux fois, il est repêché. Mais cela ne se reproduira plus : il est destiné à devenir le roi des cieux. D’ailleurs, le surnom de Rex qu’on lui attribue assez vite est révélateur de ses futurs exploits. Des prouesses qui sont moins à mettre sur le compte du protagoniste que sur le nôtre. Car celui que l’on contrôle n’est pas un personnage dans le sens commun du terme, il n’est qu’un avatar pour le joueur.
Tout est vu par ses yeux, et par extension les nôtres. Il n’a pas de nom réel, pas de visage et pas de voix. Pour autant, est-ce à dire qu’il est dénué de personnalité ? À proprement parler, il n’en a aucune. À travers lui, c’est plutôt celle de Cope, l’As de Wings, qui s’exprimera. Mort en notre présence, le pilote renaîtra en fantôme et viendra hanter Rex tout le long de la campagne, la ponctuant régulièrement d’interventions ou de réminiscences.
Sa voix suave et désabusée confère une certaine mélancolie au récit. Une ambiance somme toute convenue qui s’appuie avant tout sur les poncifs du genre : héroïsme, perte de camarades, etc. D’aucuns parleraient même de kitsch ou de mélodrame. Et c’est vrai, l’écriture n’est pas particulièrement acérée ou profonde ; elle est même parfois assez brouillonne et exempte de finesse. Mais elle ne cède jamais à la facilité du manichéisme. Bien qu’elle use d’un traitement parfois préférentiel en fonction des personnages et des camps, elle apporte de la nuance par les thématiques abordées.
C’est sur ce point en effet que se trouve la richesse du scénario. Modernes et très actuelles, elles concernent les joueurs à plus d’un titre. Située entre 2029 et 2030, l’intrigue amorce un semblant de critique vis-à-vis d’un élément très présent dans notre quotidien : les réseaux sociaux. Ils créent des mythes, participent à la propagande et transforment le tragique en spectacle. Ce qui, même si on ne peut qu’approuver, semble un peu ironique quand l’œuvre qui porte ces réticences offre la guerre comme un défouloir jouissif.
Que le ciel est grand, que le ciel est beau
Ace Combat 8 possède une véritable atmosphère. Et que l’on soit ou non friand de la trame, on ne peut que s’y laisser prendre. Dans ce constat, les personnages ont une influence certaine. On peut certes les trouver peu originaux, mais leur charme ne se résume pas à un simple script, il naît plutôt d’une sorte de transcendance visuelle et artistique. Les visages sont particulièrement bluffants par leurs détails, leurs expressions. Il s’en dégage comme un sentiment de douceur et de sincérité. Et le travail d’orfèvre concocté par Project Aces ne se limite pas à ce seul niveau. Il touche évidemment au ressenti que l’on peut tirer sur notre terrain principal : le ciel, notre champ de bataille.
L’utilisation de la technologie Cloudly permet de ressentir un maximum de sensations quand on traverse les nuages. Des particules d’eau s’élèvent et viennent s’écraser sur notre écran. Quant à l’appareil dont on a les commandes, il est soumis à des turbulences que l’on ressent en manette. Et le système d’éclairage Lumen apporte une certaine dose de contemplation… Tout ceci tend à apporter du réalisme à l’œuvre, mais un réalisme tout relatif. Car, rappelons-le, Ace Combat n’a jamais eu pour vocation d’être une simulation de vol. Elle se cantonne plutôt à fournir une expérience dans la pure tradition de l’arcade. La technique a évolué, la narration vient en guise d’enrobage, mais l’essence reste la même.
Aussi, les paysages terrestres ne brillent pas par leur qualité. Quand on y regarde de plus près, tout paraît plaqué et disposé de manière ordonnée, donnant ainsi l’impression de faire non pas face à un réel paysage ou une ville mais à une maquette. Cependant, dans le domaine qui est le sien, Wings of Theve l’emporte aisément. Certes, il n’apporte pas de révolutions très marquantes. Il serait par ailleurs difficile d’apporter une autre perspective au combat aérien. La saga se résume et se résumera sans doute toujours à des types de missions tels que l’abattage de cibles (aériennes ou terrestres), des missions d’escorte, etc…
Ce qui élève le contenu, et lui donne une autre tournure, se situe plutôt au niveau technique. Bien entendu, il y a tout ce qui est lié au visuel. Mais sa force d’évocation ne serait sans doute pas aussi grande si le sound design n’était pas tout autant remarquable. Il s’applique à souligner les moindres détails : les bruits d’impact, le dépassement du mur du son, etc. Et puis, il y a la composition musicale qui atteint les sommets également. Entre tonalité rock, épique et même pop, nos oreilles se régalent.
Comme un goût d’inachevé ?
Côté gameplay, le jeu mise beaucoup sur l’implication du joueur. Il nous demande, par exemple, de participer à la préparation de la mission en choisissant non seulement notre véhicule mais aussi – et c’est là une nouveauté – celui de nos camarades. En théorie, il faut le faire avec soin, en fonction de l’indicateur des missions. Certaines d’entre elles favorisent des appareils faits pour des attaques au sol, d’autres ceux spécialisés dans les offensives aériennes. Et le choix des unités est très large: les F-14, F-15, F/A-18C… qu’on débloque au fil de la campagne via l’arbre de recherche.
Dans la pratique, cette ambition n’est que partiellement réalisée. Elle est bien pensée, mais elle ne semble en aucun cas déterminante dans l’issue de nos affrontements. Le côté gestion des appareils peut être vite balayé par la fonction automatique. Même constat sur l’existence des dialogues dynamiques qui surviennent au cours des batailles. Une présence qui souvent se justifie par une volonté d’apporter une dimension stratégique au jeu, mais qui finalement a pas ou peu d’incidence.
C’est un peu dommage. Cette intention aurait gagné à être concrétisée. Tout comme il aurait certainement été judicieux d’en faire un peu moins dans les conversations entre les membres de l’escadrille. Ils sont particulièrement diserts. On peut comprendre la finalité de la chose. Par là, on injecte une dose d’humanité aux assauts, en plus de donner une réelle utilité au casting. Mais ces combats nous occupent tellement qu’ils réduisent ces tentatives de conversations en un simple verbiage.
Au regard de cela, on ne peut s’empêcher de penser que Wings of Theve se disperse un peu. Project Aces s’est efforcé de lui donner une identité narrative, lui intégrant par là des séquences de QTE pour appuyer la participation du joueur. Oui, cela apporte un peu de diversité, mais là encore cette présence n’est qu’anecdotique et n’empêche pas le récit de s’appesantir : le jeu s’étire et finit par paraître un peu long pour atteindre entre 15 et 20 heures de durée de vie.
Rien de grave cependant, le jeu reste addictif et, bien qu’il ait un petit souci de lisibilité en termes de ciblage, le plaisir est bel et bien là. Un plaisir qui peut se prolonger avec un mode multijoueur qu’il conviendra de faire après la campagne principale, à moins que vous soyez déjà un expert de la licence. En substance, il étend l’expérience, tout en intégrant une optique de compétitivité, mais qui peut vite lasser le public qui ne cherchait que l’expérience narrative.
Pour ce huitième opus, Bandai Namco et Project Aces ont pris le parti de l’immersion. Le pari est réussi. Du moins, sur le plan des sensations. Le jeu met pleinement à profit la technologie qui lui est proposée pour non pas révolutionner le concept qui porte la saga depuis des années, mais pour la sublimer. C’est entraînant, jouissif, éminemment addictif et le casting a un sacré charme. Cependant, Wings of Theve veut probablement trop en faire pour impliquer et satisfaire.
Au final, on se retrouve face à une œuvre qui en voulant livrer une copie parfaite digne de satisfaire sur tous les plans (en termes de mécaniques de jeu et narration notamment) se dilue un peu et réduit à l’anecdotique ce qui aurait pu être plus impactant. Néanmoins, ne perdons pas de vue l’horizon, Ace Combat reste et restera une expérience de vol enivrante.


