Après le succès retentissant de Road 96, le studio montpelliérain DigixArt s’est lancé le défi de transposer son expertise de la narration procédurale dans un cadre bien plus vaste : l’océan. Avec Tides of Tomorrow, on se lance dans une expérience narrative multijoueur asynchrone dans lequel nos choix modifient l’environnement des autres, tout comme on subit les conséquences des actes des prédécesseurs.
(Test de Tides of Tomorrow sur PC réalisé à partir d’un code fourni par l’éditeur)
C’est pas l’homme qui prend la mer…
Dans Tides of Tomorrow, vous incarnez un Tidewalker, un être lié aux siens par d’énigmatiques visions temporelles. Comme le reste de la population, vous êtes frappé par la Plastémie, une pathologie dévorante qui transmute lentement la chair en plastique. Pour survivre à cette lente pétrification, la gestion de l’Ozen, l’unique onguent capable de stabiliser votre santé, deviendra votre priorité absolue. Le titre se découpe en épisodes, rythmés par l’arrivée et le départ de divers lieux à bord de votre chaloupe. Si les ficelles de cette construction sont visibles, elles n’en restent pas moins fluides, nous permettant de découvrir une diversité créative qui flatte l’œil.
Visuellement, le jeu surprend : le monde est coloré et pétillant, un contraste saisissant avec la réalité poisseuse d’Elynd, un univers recouvert d’ordures et de métal rouillé. On regrettera seulement que ces environnements, bien que magnifiques, restent cloisonnés dans leur structure.
L’aventure alterne avec brio entre l’action, la navigation, l’infiltration et des phases de dialogue pouvant basculer dans la négociation tendue. Cette rythmique garantit qu’on ne s’ennuie jamais, mais elle a un prix : aucune de ces phases n’est parfaitement calibrée. L’infiltration, par exemple, souffre de la cécité manifeste des gardes qui empêche parfois de s’immerger totalement dans l’enjeu.
Père Tidewalker, raconte moi une histoire
Fort heureusement, DigixArt n’a pas perdu ce qui faisait le sel de Road 96 : le storytelling qui, malgré une diversité d’embranchements difficile à imaginer sans les documents sous les mains, conserve une ligne narrative engageante, et arrive à nous mener en bateau sur certains twists. Les personnages, eux, sont l’interprétation parfaite du livre qu’on ne juge qu’à sa couverture, certains ont leurs raisons d’être cruels, d’autres sont simplement candides dans un monde qui n’est pas à la hauteur.
C’est dans l’aspect multijoueur que le bât blesse, pourtant l’argument de vente principal, nous laissant perplexes. Si l’idée d’altérer le monde des autres est séduisante, elle nous a semblé partiellement accessoire dans son application. Ces altérations auraient très bien pu être gérées par des IA pré-conçues sans que l’expérience n’en soit fondamentalement changée.
Pire, la temporalité manque parfois de clarté. Certaines options de dialogue sont présentées comme étant celles de votre prédécesseur, sans que l’on sache vraiment s’il s’agit de la réponse qu’il a donnée ou de celle qu’il nous est conseillé de suivre. Cette problématique de temporalité est d’autant plus marquée quand vous vivez un moment qui semble clé, mais qui a déjà été vécu. Cette présence constante peut s’avérer frustrante, agissant comme une flèche géante indiquant le bon chemin et réduisant ainsi notre propre libre arbitre.
Enfin, l’ensemble asynchrone de la proposition retire parfois la sensation de personnage principal, laissant parfois un goût amère en bouche. L’impression que nous ne sommes finalement qu’un rouage dans tout ce grand espace qui pourrait très bien vivre sa vie sans nous… Et c’est un peu ce que cherchait DigixArt, cette idée de savoir ce qu’on va laisser derrière soi coïncide bien avec le message écologique.
L’intérêt majeur de cette mécanique réside finalement dans la rejouabilité du titre, qui semble infinie. Le nombre de sous-branches créées par les Tidewalkers précédents donne le tournis et justifie, à lui seul, de relancer plusieurs parties pour observer l’évolution de ce monde plastique.
Tides of Tomorrow est un excellent cru pour les amateurs de récits mêlant inquiétudes écologiques et relations humaines. Coloré et musicalement irréprochable, on lui pardonnera ses approximations de gameplay et son système multijoueur parfois flou. C’est un jeu qui s’apprécie surtout comme une gigantesque fresque narrative que l’on prend plaisir à explorer, encore et encore, pour en découvrir tous ses secrets.


