Sorti le 13 octobre sur Steam, My Beautiful Faraway, Please Don’t Be Cruel To Me est développé par arch1t3ct (Lukian Akhunov) avec l’aide d’une seule autre personne pour la modélisation. Un projet que son auteur présente lui-même comme profondément personnel, et qui s’annonce comme une aventure à la première personne, mélancolique, dans un néant onirique et à moitié oublié, que l’on explore, et où l’on croise d’étranges habitants et résout des énigmes pour démêler un récit sur la fragilité de l’existence. Dès la bande-annonce, l’ambiance est enivrante grâce à la musique et aux images s’apparentant à des tableaux, et l’on avait hâte de voir si le jeu tiendrait cette promesse.
(Test de My Beautiful Faraway, Please Don’t Be Cruel To Me réalisé sur PC via une copie du jeu fournie par le développeur)
Je suis là, assis avec l’impression d’attendre quelqu’un…
L’image impose immédiatement son identité visuelle, travaillée par des filtres qui lui donnent une texture patinée et granuleuse, un traitement qui participe autant à l’atmosphère que les décors eux-mêmes. Presque chaque plan ressemble à un tableau, ce qui reste plutôt rare dans un jeu en 3D, où la caméra libre du joueur rend d’ordinaire la composition beaucoup plus difficile à maîtriser. Le brouillard, en mouvement perpétuel, enveloppe chaque lieu d’une présence vivante, et l’on se surprend à ralentir le pas simplement pour le regarder onduler entre les bâtiments.
Le soin apporté aux détails confine à l’obsession, au point que ce brouillard continue de bouger dans le menu pause et que la musique se distord au moment où l’on suspend la partie. Ce sont des idées qui peuvent paraître anecdotiques, mais elles disent tout de l’attention que son créateur porte à son œuvre. La bande-son, elle, composée par arch1t3ct lui-même, est remarquable, mélancolique et enveloppante, et elle porte l’ensemble avec une justesse qui rend la direction artistique encore plus marquante.
…mais personne ne vient
Le jeu repose sur l’exploration et la résolution d’énigmes, dont la difficulté est très bien dosée : jamais insurmontables, elles demandent pourtant de la jugeote et une vraie lecture attentive de ce que le monde nous dit, ce qui rend chaque déclic d’autant plus gratifiant. Rien ne nous prend par la main, et l’on apprécie cette confiance placée dans l’intelligence du joueur, même si certaines énigmes méritent d’y réfléchir à deux fois avant de céder à la frustration.
Le premier chapitre se montre assez restrictif dans sa construction, avec des murs invisibles qui délimitent étroitement l’espace jouable et donnent parfois le sentiment d’évoluer dans une zone bien plus fermée qu’elle n’en a l’air. Puis le deuxième chapitre arrive et provoque un effet waouh immédiat : l’espace s’ouvre brusquement sur un rêve fiévreux de joueur aimant chercher les failles de la map, à escalader les décors et à s’aventurer précisément là où les développeurs n’avaient pas prévu qu’il aille. On retrouve cette excitation très particulière de l’exploration hors des sentiers battus, celle qui consiste à repousser les limites d’un espace pour découvrir ce qui se cache derrière ses coutures.
C’est là que My Beautiful Faraway révèle à quel point il a compris l’essence du dreamcore, cet espace qui rappelle des lieux familiers sans jamais nous laisser les habiter, et que l’on peut sans doute rapprocher des hétérotopies chères à Foucault, ces lieux autres, à la fois reflets et contre-espaces de notre monde.
Ici repose l’Amour
Sous son apparente douceur, My Beautiful Faraway ne cache pas longtemps ses questionnements : « Quelle importance ? », « D’où vient ce chagrin ? ». Le jeu pose ses questions, et l’écriture n’essaie pas de nous caresser dans le sens du poil, avec un langage parfois cru qui assume les sentiments exacerbés plutôt que de les lisser. On sent derrière tout cela la perte de l’être aimé, une absence qui ne se résout pas, et une éternité qui, comme le dit le texte, ne se termine jamais. Ce n’est pourtant pas un monde vide : chaque habitant croisé emporte une petite storyline, une vie passée dont il ne reste que des bribes, des regrets ou des silences. Et chacune de ces rencontres est marquante, tant elles donnent corps aux thèmes abordés.
Malgré cette solitude omniprésente, le jeu procure un étrange sentiment d’apaisement, une forme de plénitude qui naît moins de la consolation que de l’acceptation. On avance seul dans ce monde suspendu, mais jamais abandonné, accompagné d’un brouillard et d’une musique qui semblent veiller sur nous.
On sent à chaque instant l’amour de son auteur pour son projet, une passion qui ne se fabrique pas et qui ressort dans chaque choix, de la direction artistique à la plus petite animation de menu. My Beautiful Faraway, Please Don’t Be Cruel To Me n’est pas exempt de défauts : assez court et diffus, il offre tout de même une expérience belle et sincère, qui persiste en mémoire comme une empreinte de rouge à lèvres sur le mégot d’une cigarette, abandonné au fin fond d’un cendrier.


