Il y a dix ans, des millions de joueurs arpentaient leurs villes smartphone en main, à la chasse aux créatures virtuelles. Ce phénomène de société a généré quelque chose de bien plus précieux que des souvenirs d’été : une cartographie visuelle colossale du monde réel, construite scan après scan, par des joueurs qui n’avaient aucune idée de ce qu’ils fabriquaient vraiment.
Attrape-les tous ! (et leurs données aussi)
Derrière Pokémon GO se cache Niantic, fondée par John Hanke, le même homme qui a conçu Google Earth. Et ce n’est pas un hasard. Dès l’origine, la réalité augmentée n’était pas qu’un habillage ludique : c’était un mécanisme de collecte.
Chaque fois qu’un joueur photographiait un PokéStop en mode AR ou complétait une mission de terrain contre une poignée de PokéBalls, son téléphone transmettait bien plus que de simples pixels. Les images étaient accompagnées de métadonnées précises : orientation de l’appareil, coordonnées GPS, heure, parfois vitesse et direction de déplacement. Multipliez ça par des dizaines de millions de joueurs actifs, dans des centaines de pays, sur dix ans.
Résultat : plus de 30 milliards d’images géolocalisées, constituant l’une des bases de données spatiales les plus denses jamais assemblées. Ce que Google Street View n’a jamais pu faire avec ses voitures, Pokémon GO l’a accompli naturellement, parce que les joueurs, eux, y avaient accès.
Niantic n’a rien fait d’illégal. Les CGU mentionnaient que les contenus générés pouvaient être exploités pour développer les technologies de l’entreprise, via une licence « mondiale, gratuite et perpétuelle. » Tout était écrit. Le problème, c’est que personne ne lit 47 pages de conditions générales avant de télécharger un jeu gratuit, et Niantic le savait. Des documents internes montrent que l’entreprise réfléchissait explicitement à rendre la collecte « fun » pour maintenir l’engagement sur le long terme.
Robots livreurs, IA et questions sans réponse
En mai 2025, Niantic a officialisé ce que beaucoup soupçonnaient : la création de Niantic Spatial, une filiale dédiée à l’intelligence artificielle et à la cartographie du monde réel. La mission ? Entraîner des machines à lire l’espace physique et résoudre l’un des problèmes concrets de la robotique urbaine.
En milieu dense, le GPS est peu fiable. Les signaux rebondissent sur les façades, et un robot qui se trompe de trottoir peut bloquer une rue entière. La solution de Niantic Spatial repose sur la vision : des caméras embarquées combinées à un modèle entraîné sur des milliards d’images réelles permettent un positionnement à quelques centimètres près, sans dépendre d’un satellite. Un partenariat avec Coco Robotics a récemment été signé pour déployer cette technologie sur les robots livreurs urbains. Votre Dresseur niveau 40 a contribué à ça. Gratuitement.
Brian McClendon, directeur technique de la filiale, a résumé la logique dans une interview au MIT Technology Review avec un cynisme assumé :
« Faire courir Pikachu de manière réaliste et faire en sorte que le robot de Coco se déplace de façon sûre dans le monde réel, c’est techniquement le même problème. »
Se pose alors une question plus large. En 2025, Niantic a vendu sa division jeux à Scopely pour 3,5 milliards de dollars (une entreprise appartenant au Fonds Public d’Investissement saoudien, contrôlé par Mohammed ben Salmane). Niantic Spatial est restée techniquement indépendante, mais qui contrôle, à terme, une base de données géospatiales mondiale avec données de déplacement individuelles ? Les CGU précisent que les données personnelles sont des « actifs » transférables en cas de rachat. Quand ces actifs représentent la cartographie visuelle de dizaines de villes du monde entier, le mot prend une autre dimension.
Pour les joueurs encore actifs, la réponse pratique est simple : chaque scan effectué aujourd’hui continue d’alimenter la base. Désactiver la réalité augmentée, refuser les missions photo, limiter les permissions caméra, autant de gestes qui réduisent la contribution, sans l’éliminer.
Quelque part, un robot rose livre déjà des pizzas en s’arrêtant au centimètre près devant la bonne porte, et il a appris à faire ça en regardant vos photos de PokéStops.

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