Depuis deux ans maintenant, la saga Silent Hill tente de s’imposer sur la scène vidéoludique et cinématographique. Après le magnifique remake de Silent Hill 2, le très bon Silent Hill f et le saisissant, bien qu’imparfait, Return to Silent Hill signé Christophe Gans, c’est au tour du studio Screen Burn Interactive de proposer sa vision du célèbre univers brumeux.
Fonctionnant sur le même principe que Silent Hill f et The Short Message, Silent Hill: Townfall est un épisode à part dans la chronologie de la saga. Sorte de capsule servant à étendre la mythologie de l’univers de Konami, nous ne traverserons pas la ville étasunienne de Silent Hill, et le culte de valtiel et autre lac Toluca ne font plus partie de l’équation. Townfall est plus intimiste mais compte bien nous faire frissonner tout autant, si ce n’est plus.
(Test de Silent Hill: Townfall réalisé sur PS5 à partir d’une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Welcome to St. Amelia
Simon se réveille dans l’eau, près du port de la petite ville de St. Amelia en Écosse. Après s’être extirpé des eaux glaciales, il se rend compte qu’un cathéter est planté dans sa main et qu’en essayant de le retirer, un vertige l’envahit. Il ne sait pas ce qu’il fait là, et encore moins le pourquoi du matériel médical accroché à son bras. Alors qu’il reprend ses esprits, Simon entend une voix essayant tant bien que mal de le rassurer en lui disant qu’il arrivera à surmonter tout cela et qu’il détient toutes les réponses. Le protagoniste s’engage alors dans les ruelles vides et remplies de brouillard de St. Amelia pour tenter de démêler les fils de ce mystère. Ce n’est pas la ville de Silent Hill mais c’est tout comme.
Silent Hill: Townfall ne perd pas de temps avec une introduction cherchant à diluer trop d’informations, l’histoire commence in medias res, et le joueur est aussi perdu que le Simon amnésique. Trop en dire sur l’avancée du héros au bonnet gâcherait bien des surprises. Aussi, nous ne vous parlerons dans ce test que de la première heure du versant scénaristique.
Simon met rapidement la main sur le CRTV, une télévision de poche qui permet de repérer les ennemis, et donc de les contourner, ou de capter des fréquences qui semblent être des flashbacks de sa vie avant son arrivée à St. Amelia. L’obtention de cet objet sera également l’occasion de plonger dans la réalité inversée de la ville.
Exit la rouille et le sang de Silent Hill 2 ou la beauté florale de Silent Hill f, l’enfer de St. Amelia a quelque chose de plus clinique, froid et terrifiant, qui va se muer en quelque chose de plus métaphorique à force de passages dans ce monde. Dans cette dimension, tout est vide, grand et, paradoxalement, provoque un sentiment de claustrophobie. Silent Hill: Townfall est un jeu plus épuré et moins fantasmagorique que certains épisodes, ce qui participe grandement au sentiment d’effroi et de peur.
Un véritable retour à la peur et à l’angoisse
En faisant le choix d’adopter une vue à la première personne (FPS), Silent Hill: Townfall propose une plongée dans l’horreur encore plus personnelle. Nous sommes aux côtés de Simon, nous ne pouvons voir et entendre que ce que le protagoniste rencontre. Lorsque nous l’incarnons, la boucle de gameplay est simple et mise sur l’infiltration. Nous pouvons nous défendre et attaquer avec des planches ou un revolver, mais il préférable d’utiliser le CRTV pour identifier les ennemis et ainsi tenter de les contourner. Les créatures sont sensibles au son et à la lumière, le coup d’oeil à chaque intersection devient vital.
En plus des combats ou des séquences d’infiltration qui, à de nombreuses reprises, nous ont fait retenir notre respiration de longues secondes, le jeu retrouve sa dimension escape game avec des énigmes extrêmement bien pensées. Nous pensons notamment à une séquence prenant place dans l’hôpital de la ville qui arrive à hybrider l’infiltration et les puzzles avec un talent à saluer.
Ce Silent Hill est probablement l’un des plus effrayants jamais réalisé et cette réussite, en plus du sentiment d’immersion propre à la vue FPS, le jeu le doit à son personnage principal : la ville de St. Amelia. La cité maritime possède quelque chose de quotidien qui de prime abord devrait effacer toutes traces de peur et contribuer à un sentiment de bien-être.
Mais le brouillard qui s’infiltre lentement dans les rues, les bruits émis par l’environnement et l’apparition furtive de lumières rouges donnent à la ville une image d’endroit angoissant et effrayant que nous voulons à tout prix quitter. Ce qui est encore plus vrai lorsque nous basculons dans la dimension infernale de St. Amelia. Déambuler dans cette ville aux côtés de Simon, c’est prendre le risque d’avoir une sueur froide à chaque coin de rue.
Apercevoir furtivement une forme bouger dans la brume, se perdre dans les jardins des lotissements en entendant le CRTV grésiller, voir les créatures errer sans but dans les rues… Silent Hill: Townfall joue sur l’inattendu et la patience. Ici, pas de jump scares outranciers (même si les quelques-uns présents sont d’une efficacité redoutable) ou d’effets gores tape à l’oeil, tout est affaire de suggestion, de son et de représentations. De ce côté-là, les développeurs ont réalisé un travail d’orfèvre. Le jeu est magnifique et le sound design est d’une maîtrise comme rarement vu, ou plutôt entendu.
L’horreur de Silent Hill plus que jamais miroir de notre monde
Les joueurs le savent, Silent Hill est une licence qui doit beaucoup à son lien avec le réel. Les thématiques explorées, le deuil, la culpabilité, la place de la femme dans une société patriarcale, le suicide ou encore la parentalité, sont autant de peurs que le joueur peut ressentir devant son écran, mais également dans la vie de tous les jours. Cette capacité à convoquer le réel a toujours été la grande force de la saga et Silent Hill: Townfall va encore plus loin dans la démarche.
Simon et Zoé sont probablement les meilleurs personnages écrits pour les jeux (avec James et Murphy) et à force de révélations, nous apprenons à mieux les connaître. Les deux héros ne sont pas des modèles de vertus (sans spoilers), ils ont échoué, ils sont tombés et parfois, ils ont essayé d’affronter leurs erreurs.
Mais les autres thématiques soulevées par cet opus, celles de la responsabilité et de la légitimité face au regard de l’autre, nous permettent de multiplier les regards sur la situation de ces personnages. Pourquoi sont-ils piégés dans cette ville ? Ont-ils toujours fait les bons choix ? À quel point l’autre impacte nos vies ? Ce sont ces questions qui vont guider Simon dans son Odyssée infernale. Les héros de Silent Hill: Townfall sont profondément humains, et c’est peut-être ça le plus effrayant.
Silent Hill: Townfall nous a bouleversé, il nous a effrayé ! En empruntant le chemin de la saga anthologique, la licence Silent Hill peut se permettre d’aller plus loin dans l’exploration des coins les plus sombres de la psychée humaine. L’épisode f avait déjà très bien amorcé ce virage, Townfall le perfectionne.
Le jeu de Screen Burn Interactive a toutes les qualités d’un grand survival-horror, n’ayons pas peur des mots. Le pire était à craindre avec l’arrivée massive d’un opus par an, mais il n’en n’est rien. Silent Hill compte bien rester le maître du haut château de l’horreur.


