L’univers de Cthulhu n’en est pas à son premier passage dans le jeu vidéo. Inspiré des écrits de H.P. Lovecraft, le mythe du Grand Ancien a donné naissance à plusieurs adaptations aux destins et à la qualité divers et variés. On se souvient notamment de Call of Cthulhu, qui proposait une aventure narrative mêlant enquête et folie, ou encore de The Sinking City, un titre en monde ouvert davantage orienté vers l’exploration et les mécaniques d’investigation.
Plus récemment, Call of the Sea avait pris le contre-pied de l’horreur en proposant une approche plus contemplative et colorée, tout en conservant les thématiques lovecraftiennes en toile de fond. Autant d’expériences qui témoignent de la richesse de cet univers, mais aussi de la difficulté à en capturer la substance pour en faire un succès commercial. Avec Cthulhu: The Cosmic Abyss, les développeurs tentent une nouvelle approche à mi-chemin entre enquête, science-fiction et horreur psychologique, avec l’ambition de s’émanciper de ses pairs.
(Test de Cthulhu: The Cosmic Abyss sur PlayStation 5 à partir d’un code fourni par l’éditeur)
Une plongée sensorielle dans un huis clos oppressant
Dès ses premières secondes, Cthulhu: The Cosmic Abyss donne le ton. La musique d’entrée, presque organique, évoque immédiatement un générique à la Hannibal, installant une ambiance lourde, poisseuse, qui ne vous lâchera plus. Le jeu ne cherche jamais le choc frontal mais insinue lentement (mais sûrement) la peur. Ici, Pas de jumpscare, ni de pics d’angoisses artificielles. À la manière d’un Alien, le jeu privilégie une tension diffuse, constante, où la paranoïa du joueur fait le travail pour lui, s’installant lentement et alourdissant nos mouvements au fil de l’exploration.
Ce choix se révèle particulièrement cohérent avec son univers. Le titre embrasse pleinement ses influences de science-fiction, en intégrant une intelligence artificielle implantée, des thématiques d’invasion mentale et un récit futuriste teinté d’horreur cosmique. Le tout se déroule dans des environnements confinés, souvent labyrinthiques, renforçant ce sentiment d’enfermement et de perte de repères. L’ombre de l’Atlantide plane, revisité ici à travers un prisme occulte et ritualistique, ajoutant une couche de mysticisme à une base technologique déjà dense.
L’exploration devient alors un vecteur essentiel de narration. Chaque zone regorge d’éléments de lore qui enrichissent l’univers et récompensent la curiosité du joueur. On avance autant pour comprendre que pour survivre, dans une atmosphère où chaque découverte semble épaissir le mystère.
Une enquête minutieuse aux mécaniques immersives
L’une des grandes forces du jeu réside dans son approche de l’investigation. Ici, progresser ne consiste pas simplement à suivre un objectif balisé : il faut fouiller, observer, analyser et relier entre elles les informations recueillies. Le jeu parvient à capturer avec justesse la sensation de mener une véritable enquête, notamment grâce à un système visuel particulièrement satisfaisant. Le fameux tableau d’investigation, avec ses fils rouges reliant différents indices, devient rapidement un outil central et presque un plaisir en soi.
Cette immersion est renforcée par une interaction réussie avec l’environnement. Le joueur est régulièrement amené à manipuler des objets pour débloquer des passages ou accéder à de nouvelles zones. Une fois en main, ces éléments peuvent être examinés sous différents angles, analysés, et associés à des indices via une interface futuriste claire, complète et agréable à utiliser. Ce soin apporté participe grandement à l’immersion.
Le jeu pousse également à réfléchir en permanence. Chaque progression est le fruit d’un raisonnement, d’une observation attentive ou d’une déduction logique. Cette exigence transforme l’exploration en enquête réaliste, où l’on progresse lentement, où des erreurs peuvent nous ralentir et nous compliquer la tâche pendant plusieurs heures.
Une expérience qui s’essouffle malgré ses bonnes intentions
Malgré ses qualités indéniables, Cthulhu: The Cosmic Abyss peine à maintenir son équilibre sur la durée. Ce qui fonctionne admirablement lors des premières heures de jeu finit par vite montrer ses limites. Les mécaniques d’exploration et d’analyse, initialement engageantes, deviennent répétitives, voire pesantes. Le jeu donne parfois l’impression de recycler ses propos idées sans suffisamment les renouveler.
Cette sensation est accentuée par un rythme assez irrégulier. Certaines sessions peuvent sembler s’étirer inutilement, avec une impression de tourner en rond dans des environnements trop similaires. Les espaces de jeu restreints renforcent ce sentiment de stagnation plutôt que de tension, et finissent par user notre patience.
Sur le plan technique et animation, le constat est également mitigé. Les mouvements de Noah, le protagoniste, manquent de naturel et paraît être un automate peu en phase avec le réalisme futuriste recherché. À cela s’ajoutent des baisses de framerate dans les zones les plus chargées, venant ponctuellement briser l’immersion.
Certaines explications et expositions au monde interrogent également. La distinction entre une “bonne résolution” d’une enquête permettant d’éviter la corruption (folie) de nous envahir et une décision moins optimale est quasiment toujours floue, ce qui peut générer de la frustration. Enfin, malgré son univers riche et des thématiques fortes, l’histoire peine à marquer durablement. Elle reste en retrait, presque effacée, là où l’on aurait pu attendre un récit plus mémorable.
Au terme de l’expérience, Cthulhu: The Cosmic Abyss laisse une impression contrastée, où l’ambition de départ ne se transforme pas toujours en véritable impact émotionnel. Les développeurs semblent avoir fait le choix assumé de privilégier une approche technique de l’expérience plutôt qu’une narration pleinement incarnée. Si son système d’enquête constitue un véritable point fort, l’histoire et les personnages peinent à susciter une réelle implication émotionnelle.
Malgré ses nombreuses thématiques (parfois trop) et son univers inspiré, le récit reste distant, et les protagonistes, dont Noah, manquent de relief. Cette froideur narrative est d’autant plus perceptible que le jeu vise un certain réalisme, sans toujours parvenir à le maintenir sur la durée.
Au final, l’expérience se révèle donc en demi-teinte, oubliable sans pour autant être mauvaise. Solide par son concept d’enquête mais plus fragile dans sa dimension narrative, Cthulh: The Cosmic Abyss laisse un goût persistant de déception en dépit de ses ambitions.


