Dans la sphère foisonnante de la scène indépendante, s’attaquer à la formule Zelda reste un défi ô combien audacieux, et c’est celui qu’a choisi de relever Johannes Grünewald. Un projet de toute une vie, porté à bout de bras, dans lequel le développeur s’est seulement entouré de renforts pour le chara-design et la musique. Under The Island a nécessité sept ans de travail, dont cinq années avec une activité à mi-temps. Un investissement total, que Johannes Grünewald résume :
Mon fils a eu 9 ans il y a environ un mois. Il est maintenant en CE2 et il ne se souvient littéralement pas d’une époque où je ne travaillais pas sur Under the Island.
Aujourd’hui, l’heure est venue de découvrir si cette aventure parvient à s’émanciper de ses modèles pour briller par elle-même.
(Test de Under The Island réalisé sur PC via une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Déménager pour une aventure unique
Rentrons dans le vif du sujet : confortablement installés à l’arrière de la voiture familiale, nous faisons route vers une petite île pour un emménagement temporaire poussé par le métier des parents de Nia, la protagoniste. Dès ces premiers instants, le titre parvient à instaurer un mélange subtil d’excitation et d’appréhension. Nia, ne cache pas son amertume à l’idée de quitter ses repères et ses amis, tandis que ses parents redoublent d’optimisme en lui promettant une terre pleine de surprises. Si le scénario ne cherche pas à révolutionner le genre, il réussit à capter l’attention par sa fluidité et son ton juste, distillant ici et là des traits d’humour particulièrement bienvenus.
Si l’on retrouve certains clichés inhérents au genre, ils sont ici traités avec une légèreté rafraîchissante. Ce plaisir de la découverte est d’autant plus soutenu par un pixel-art soigné et des animations de personnages qui renforcent l’immersion à chaque coin de rue. Visuellement, la direction artistique et la palette de couleurs font inévitablement écho à l’esthétique de Zelda: The Minish Cap. Un choix qui pourra être perçu de deux façons : soit comme une délicieuse dose de nostalgie pour les amoureux de l’ère GBA, soit comme une filiation un peu trop convenue pour celles et ceux qui attendaient une rupture visuelle plus marquée.
Rapidement, le récit gagne en intensité et l’urgence s’installe : l’île est menacée par une tornade dévastatrice. Accompagnés d’une alliée rencontrée au fil de nos pérégrinations, nous devenons le dernier rempart face à la catastrophe. Notre quête est alors claire : retrouver quatre engrenages antiques pour stabiliser la situation.
C’est précisément à ce stade qu’Under The Island soulève une interrogation centrale : quelle est sa véritable plus-value face aux classiques du Zelda en 2D ? Si l’univers, les méthodes d’exploration et les interactions avec les PNJ multiplient les clins d’œil familiers, on en vient à guetter l’étincelle de singularité. Quelles mécaniques inédites ou quelles surprises ludiques permettent au titre de s’émanciper de ses racines pour forger sa propre identité ?
Se démarquer plus que tout ?
Passé l’urgence du départ, on se laisse volontiers happer par le rythme de l’aventure. Le village, véritable carrefour de l’épopée, fourmille de détails savoureux qui invitent à la flânerie. S’il est difficile de ne pas invoquer l’ombre de The Minish Cap tant la structure semble familière, il convient de rappeler que le chef-d’œuvre de Capcom fêtera bientôt ses 22 ans. Pour toute une génération de joueurs, cette proposition moderne fera ainsi office de terre inconnue, riche de découvertes authentiques.
Côté interface, le titre joue la carte du minimalisme : ici, point de journal de quêtes envahissant. C’est à nous qu’il incombe de glaner des indices auprès des locaux. Une fois suffisamment d’informations récoltées, une subtile indication marquera votre carte. Pour les quêtes secondaires, en revanche, notre seule boussole sera notre mémoire et le contenu des dialogues. Cette approche résolument rétro ne sacrifie en rien la fluidité : les indices sont pensés pour stimuler la curiosité plutôt que pour freiner la progression, rendant l’exploration organique et gratifiante.
Je ne suis pas Zelda
Cependant, quelques ombres viennent nuancer ce tableau idyllique. Si l’on salue l’originalité des « donjons », qui brillent par leur diversité thématique, leur brièveté pourra laisser les plus acharnés sur leur faim. Plus frustrant encore : les objets obtenus après chaque donjon s’avèrent souvent anecdotiques ou à usage unique. S’ils permettent parfois d’ouvrir de nouvelles voies, leur exploitation reste trop timide sur une aventure d’une dizaine d’heures.
Côté combat, ne vous attendez pas à une révolution : une crosse de hockey et une poignée d’accessoires constitueront l’essentiel de l’arsenal. Le combat n’est clairement pas le cœur battant de l’expérience, les ennemis présentent une barre de vie mais celle-ci est surtout présente pour obliger à améliorer l’équipement, et après plusieurs heures, un soupçon de renouvellement n’aurait pas été de trop. On sent toutefois que l’intention première était de privilégier l’émerveillement de la découverte plutôt que la technicité du système de combat.
Le panel d’armes relativement restreint peut être étoffé via un système d’amélioration chez un marchand. Il faudra alors collecter les ressources nécessaires. Si cet aspect « farming » séduira les amateurs de progression méthodique, il nous a semblé plus regrettable ici.
Face à un monde aussi enchanteur, on aurait préféré que les améliorations soient disséminées organiquement dans l’environnement plutôt que de passer par une récolte de composants sans grand relief. Avec ce besoin de farmer, on perd le sentiment de découverte au profit d’une routine laborieuse, indispensable si l’on souhaite augmenter la puissance de frappe de l’arsenal limité.
Pour autant, cet inventaire restreint n’entache en rien la qualité globale de l’œuvre, surtout face au soin apporté à chaque pixel d’Under The Island. C’est précisément ce mélange de classicisme et d’inattendu qui permet au titre de se démarquer. Le jeu se paye même le luxe de bousculer sa propre structure via plusieurs surprises que nous tairons ici, afin de préserver intact le plaisir de l’exploration pour les futurs joueurs et joueuses.
Le jour et la nuit
Le titre intègre un cycle jour/nuit dynamique aux transitions particulièrement rapides. C’est une invitation supplémentaire à l’exploration : certains lieux peuvent en effet révéler des secrets bien gardés selon l’heure de la journée. Côté sonore, si l’on profite de compositions particulièrement inspirées (mention spéciale au thème de la Forêt de Barlu), la musique s’interrompt brutalement une fois la nuit tombée pour laisser place à une ambiance plus minimaliste.
Si ce parti pris artistique se justifie par l’envie d’instaurer une atmosphère calme, la rapidité du cycle devient vite problématique : on passe finalement la moitié de son temps à explorer en silence, ce qui s’avère frustrant lorsque l’on est coupé en plein milieu d’une mélodie marquante.
Under The Island propose une aventure foisonnante de détails, portée par une exploration constante et des régions aux identités visuelles marquées. Si certaines mécaniques de gameplay auraient gagné à être plus approfondies, on ressent avant tout la passion et l’amour insufflés par le développeur dans son œuvre. On finit par oublier les quelques ombres au tableau pour s’immerger pleinement dans cet univers aux accents parfois loufoques.
Après sept années de travail acharné, le titre offre une expérience qui saura séduire les amateurs du genre. Il mérite que l’on s’y attarde, ne serait-ce que pour le plaisir simple et pur de s’égarer dans son monde.


