Après son travail sur What Remains of Edith Finch, Ben Esposito choisit de se lancer en solo et dépoussière un vieux prototype promis à un bel avenir. Avec le soutien d’Annapurna, il donne vie à une idée née d’une game jam et largement inspirée du cultissime Katamari Damacy : Donut County.
À mi-chemin entre l’idée fumeuse et le concept brillant, le jeu mérite-t-il qu’on y consacre quelques deniers ?
(Test de Donut County réalisé sur PC à partir d’une copie commerciale du jeu)
Fire in the hole
Mira travaille pour son ami BK, un raton laveur à la tête de la boutique de donuts du quartier. L’histoire s’ouvre sur un échange de messages entre les deux protagonistes, où l’on découvre que BK est absorbé par une application mobile. Cette dernière lui promet un quadricoptère dès qu’il atteint le niveau 10, objectif qu’il s’efforce d’atteindre en répondant à des demandes de livraison de donuts aux habitants de la ville.
Avance rapide : les protagonistes et tous les résidents se retrouvent au fond d’un gigantesque trou, leurs habitations éparpillées autour d’eux. Regroupés autour d’un feu, ils font face aux décombres d’un quadricoptère, pulvérisé par un coup de batte de Mira. Dès lors, la narration se construit à travers une série de flashbacks, chaque niveau venant éclairer peu à peu le déroulé des événements.
A hole
À partir de là, le jeu alterne entre dialogues et niveaux, mettant en scène des habitants dépossédés de tout, un BK qui se dédouane maladroitement, et des séquences de gameplay qui, avec un humour mordant, prouvent qu’il est bel et bien l’un des principaux coupables.
Donut County brille par son concept aussi absurde qu’original : le joueur incarne un simple trou, ou plus précisément un raton laveur contrôlant un trou, dont la seule vocation est d’engloutir tout ce qui se trouve sur son passage. Plus il avale, plus il s’élargit, débutant par quelques brindilles pour finir par faire disparaître des maisons entières.
Le jeu dégage une douceur singulière, portée par une direction artistique cartoon et un ton résolument léger. Sa bande-son, délicieusement apaisante, semble taillée pour une écoute estivale sous un parasol. Mention spéciale à Garbage Day, un morceau teinté de rose et de nostalgie, qui s’incruste durablement dans l’esprit des joueurs.
Si son principe semble répétitif par essence, Donut County parvient à constamment se renouveler grâce à des trouvailles de gameplay aussi simples qu’ingénieuses : avaler un four permet de générer une chaleur suffisante pour faire décoller une montgolfière, deux lapins tombant dans le trou donnent naissance à une explosion de bébés lapins… Rien de superflu, rien d’étiré à l’excès. En une heure trente, le jeu déroule son concept avec une maîtrise impeccable avant de tirer sa révérence, sans chercher à s’éterniser inutilement.
Hole in one
Ne jugez cependant pas le trou à ses dimensions : sous ses couleurs pastel et son concept ludique, le jeu de Ben Esposito aborde, en filigrane, une multitude de thèmes de société. Son scénario, truffé de références, ne s’appesantit jamais lourdement sur un seul sujet. Il ne s’agit ni d’une critique frontale du capitalisme, ni d’un manifeste sur les questions de race et de genre, ni même d’un plaidoyer environnemental. C’est un peu de tout cela à la fois, disséminé avec subtilité et légèreté.
« Je jouais juste pour avoir mon quadricoptère ! » s’exclame BK, illustrant avec une ironie mordante la logique de complicité passive et les mécanismes de récompense qui rendent les individus aveugles aux conséquences de leurs actes. De son côté, Mira n’a dénoncé son ami qu’une fois la ville entière engloutie, soulignant le décalage entre la prise de conscience et l’irréversibilité des dégâts causés.
Ainsi, Donut County empile ses messages comme il avale ses objets : sans en faire trop, sans se répéter, mais avec une efficacité indéniable.
Beaucoup de jeux tentent de raconter des histoires, que ce soit un long périple parsemé de vide (Final Fantasy 16) ou une courte escapade qui vous marque à vie (Florence) mais peu ont la chance de raconter quelque chose de profond sous des aspects un peu nigauds.
Donut County est une simple mais étrange balade colorée d’une heure et demie. Sans prétention, il effleure son sujet rapidement avant de s’éclipser, laissant le reste à l’interprétation du joueur. Considérez-le comme une petite bande-dessinée qu’on lit en été, un verre frais à la main. Et même si ses thèmes ne résonnent pas en vous, la pâte graphique et la bande-son pourraient bien s’incruster dans votre esprit pour toujours.