La musique de jeu vidéo nous permet, à bien des égards, de prolonger l’expérience bien après avoir éteint la console. Elle est devenue un baromètre de l’évolution culturelle : les idoles de K-pop prêtent leur voix aux gachas asiatiques, l’hyperpop bouscule le métal dans les shooters, et les concerts symphoniques de thèmes vidéoludiques font enfin salle comble. Mais cette crédibilité, durement acquise, fait aujourd’hui face à un prédateur invisible : l’intelligence artificielle.
L’usurpateur à moustache
Si l’IA restait jusqu’ici cantonnée à des niches confidentielles ou au contenu NSFW, elle s’invite désormais sous les projecteurs de façon bien plus agressive. Le cas de Legend of Goodness est, à ce titre, un cas d’école. Ce jeu, listé sur Steam sans aucune date de sortie, propose déjà sa bande-son sur les plateformes de streaming pour la modique somme de 8,45 €.
L’illustration principale trahit une génération par IA évidente, et l’authenticité des morceaux pose question. Plus troublant encore : certains titres affichent déjà 45 000 écoutes sur Spotify, un chiffre qui laisse planer le spectre de fermes à clics. Le problème n’est pas isolé. Deezer, la plateforme française de streaming, a récemment passé le marché de l’IA au crible, et les chiffres du mois de janvier donnent le tournis : environ 60 000 titres générés par IA sont publiés chaque jour, soit près de 39 % de la production quotidienne totale.
Dans cette jungle numérique, on croise des projets aux allures de mirages, comme Warehouse: Together. Sous couvert d’une identité « gaming », l’album se vend comme la bande-son d’un titre qui n’existe tout simplement pas en dehors des plateformes de streaming. C’est un peu comme si un usurpateur enfilait une moustache en plastique : il utilise les codes du jeu vidéo pour infiltrer les algorithmes de recommandation et capter des revenus passifs.
Les risques, les problèmes et la machine
Pour le consommateur lambda, le risque est celui d’une dilution de la qualité. La musique de jeu vidéo pourrait perdre sa valeur artistique si elle se fait supplanter par des boucles générées sans intention, par un cerveau de chiffres incapable de comprendre l’émotion d’un combat de boss ou la mélancolie d’une exploration.
Mais pour les compositeurs et les musiciens, la situation est bien plus grave. Dans une industrie où la réduction des coûts prime de plus en plus sur l’humain, l’arbitrage est vite fait. Pourquoi payer un orchestre ou un artiste de talent quand un prompt médiocre, moyennant quelques cabrioles algorithmiques, peut rapporter des deniers ?
Si l’on ne protège pas l’exception culturelle de la musique de jeu vidéo, elle risque de devenir un simple bruit de fond, généré à la chaîne par des machines pour des auditeurs distraits.

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