SEGA et Ryu Ga Gotoku continuent leur entreprise stakhanoviste qui consiste à sortir des titres Yakuza à la chaîne. L’arrivée de la Switch 2 était une excellente occasion de réaliser les portages de Yakuza 0 et des deux premiers jeux en version Kiwami (les remakes), et ainsi de faire venir à la saga de nouveaux joueurs ; d’autant que les jeux bénéficient désormais de sous-titres en français.
Aujourd’hui, le studio offre aux nouveaux venus la suite de l’histoire, et aux anciens joueurs un regard neuf sur un épisode important : Yakuza 3, augmenté pour l’occasion d’un chapitre inédit baptisé Dark Ties. Fallait-il qu’on retourne une nouvelle fois se perdre à Kamurocho ?
(Test de Yakuza 3 Kiwami réalisé sur PC via une copie du jeu fournie par l’éditeur)
L’éclosion du Dragon
Yakuza 3 est véritablement un épisode charnière dans la saga. Il est sorti en exclusivité sur PlayStation 3, et bénéficiait alors des avancées techniques de cette dernière, notamment pour sa mise en scène très cinématographique, à travers entre autre le jeu des acteurs. Grâce à la puissance de la console, le titre profite de l’outil de SEGA baptisé Magical V Engine qui permet une synchronisation labiale précise, et aux avatars d’afficher des expressions du visage plus crédibles. Cette finesse dans la modélisation des visages et le rendu du jeu des acteurs, encore améliorée avec l’utilisation du Dragon Engine, restera l’une des signatures de la série jusque quasiment les derniers épisodes.
L’autre jalon que pose cet épisode est celui des sentiments, du sentimentalisme presque. En plus des valeurs de respect et de droiture qui animent Kiryu (ça, et la baston, bien entendu…), on découvre ici un Dragon de Dojima sensible, prêt à laisser tomber le clan auquel il a voué toute sa vie, pour lequel il a fait 10 ans de prison, même, et ce pour se consacrer aux enfants du Morning Glory, l’orphelinat qui l’avait lui-même recueilli (et qui porte un nom bien maladroit si vous voulez notre avis).
Enfin, ce Yakuza 3 est celui de l’ouverture. Kiryu n’a pas seulement quitté le clan, au début du jeu. Il quitte aussi Kamurocho pour Okinawa. Une longue séquence de gameplay a d’ailleurs été ajoutée au début du remake dans laquelle il s’agit de dire « au revoir » aux lieux et personnages des précédents épisodes, et ce pour mettre l’accent sur ce tournant dans la vie du personnage.
Autant d’éléments qui, après l’open world de taille réduite des deux premiers épisodes, viendront fixer l’identité de la saga pour de longues années. De l’aspect sentimental de la série, on se souvient ainsi du final particulièrement touchant de Yakuza 0, que l’on a pu revivre à l’occasion de la récente ressortie sur Switch 2, ou encore d’un Kiryu qui fond littéralement en larmes, brisé comme rarement, à la fin de Like a Dragon Gaiden: The Man Who Erased His Name.
Quant à l’ouverture, on retournera à Okinawa à l’occasion de Yakuza 6, mais surtout, le périple sur l’île dans Yakuza 3 préfigure, notamment en termes d’ambiance et de décors, l’épopée à Hawaii de Like A Dragon Infinite Wealth. Le remake en profitera d’ailleurs pour faire des clins d’œil aux épisodes mettant en scène Ichiban Kasuga. C’est donc un épisode clé auquel il nous est proposé de jouer, dans les conditions d’un jeu contemporain.
Kiwami, Kezako ?
Car les Yakuza Kiwami (« extrême » en français) sont d’abord des remakes graphiques des premiers jeux. Ainsi, Yakuza Kiwami et Yakuza 2 Kiwami sont à peu de choses près, en plus joli, exactement les mêmes titres que ceux sortis en Europe en 2006 et 2008. Ce qui, d’ailleurs, a pu créer un sentiment étrange chez certains joueurs découvrant alors la saga, les jeux étant dotés de graphismes tout à fait dans le ton des jeux sortis en même temps (en 2017 et 2018), mais avec un spectre et un gameplay dix ans plus vieux ! La carte, notamment semblait particulièrement chiche, alors que GTA 5 était déjà sorti depuis plusieurs années.
Yakuza 3 Kiwami fait les choses un peu différemment. Déjà, on l’a vu ci-dessus, le jeu original était bien plus moderne que ses deux prédécesseurs. Mais surtout, ce remake ne fait pas que donner un coup de lifting graphique à un classique : il le réinvente pour le conjuguer au présent.
C’est d’ailleurs ce qui lui a déjà valu parfois mauvaise presse. Certains personnages sont réinterprétés par de nouveaux acteurs, certaines scènes ont été ajoutées, et d’autres modifiées pour coller aux épisodes suivants. C’est ainsi que l’on rencontre l’inventeur du Street Surfer, prototypant le véhicule, sorte de Segway, que l’on contrôlera dans les épisodes les plus récents !
Un passage humoristique et anecdotique, mais d’autres le seraient moins, et certains changements ont pu déplaire à quelques critiques qui y voient une trahison de la même nature que les changements que George Lucas à pu faire dans sa trilogie originale. Pour être totalement honnête, nous n’avions pas rejoué à Yakuza 3 depuis la sortie en compilation du remaster sur PS4, et nous n’avons pas repéré toutes les modifications qu’a pu subir le jeu, et par conséquent, nous n’avons pas exactement été « choqués » par une quelconque « trahison ». Oui, l’acteur qui joue le père de Mika, la petite fille muette, a bien été recasté, mais, de notre point de vue, sans impact majeur sur le jeu.
Le véritable problème ici n’est pas à imputer à Yakuza 3 Kiwami, mais à la politique éditoriale de SEGA, qui a fait disparaître des magasins numériques les versions précédentes du jeu. Ainsi, cette nouvelle version est désormais l’unique, et l’on peut comprendre qu’en termes de conservation du patrimoine vidéoludique, cela heurte. Cependant, à nouveau, ce n’est pas à proprement parler un défaut imputable à ce titre-ci.
Mini jeux, maxi dose
Portant le titre de Yakuza, et pas de Like a Dragon, cet épisode conserve le système de combat historique de la série : le beat’em up. Kiryu dispose ici de deux modes de combats : le combat à mains nues, et le style d’Okinawa, utilisant toute sortes d’armes (nunchaku…). L’originalité de ce dernier (mais aussi source de confusion, au début !) est qu’on ne choisit pas l’arme utilisée, mais que cette dernière se « déclenche » selon les commandes et combos envoyés.
Les systèmes habituels d’esquive et de parade sont toujours là, même si l’on aura peut-être tendance à résoudre l’essentiel des combats par le biais du « button mashing » ! L’arbre de compétences est lui aussi assez simpliste, ce qui, selon nous, est une qualité.
Mais au-delà des combats, ce qui fait encore une fois la richesse de l’épisode, c’est la collection de mini-jeux, qui confère ici peut-être à l’excès. Comme d’habitude, les salles SEGA sont accessibles et permettent de s’adonner à différents jeux d’arcade complets. Dans Yakuza 3 Kiwami, les bornes sont finalement peu nombreuses comparées à d’autres épisodes de la saga, d’abord parce qu’elles étaient tout aussi peu nombreuses dans le jeu original. Mais aussi parce que ce faible nombre est largement compensé par un autre moyen de lancer des mini-jeux : la Game Gear.
Kiryu dispose en effet de la portable de SEGA, et pourra collectionner jusqu’à 12 cartouches classiques (Columns, Shinobi, Sonic & Tails…), toutes entièrement jouables. Cela dit, SEGA n’a pas poussé la simulation jusqu’à interrompre les parties pour cause de piles usées…
Au-delà des jeux vidéo, le titre propose pléthore de mini-jeux à l’intérêt parfois discutable : pêche, chasse aux insectes, jardinage, cuisine, couture, quizz, combats en arène, mais aussi une sorte de street-pass qui permet de collectionner les amis, les objets et les papillons (??) ou encore la gestion d’un gang de motardes dont on prendra la tête, et les combats qui vont avec. Autant d’activités, certes optionnelles, mais qui ont tendance à prendre parfois trop de place.
Yakuza 3 & Kyriu’s Fury
Enfin, l’argument de vente principal de ce remake (déjà sorti en remaster), c’est l’épisode Dark Ties. Suivant la mode lancée par Nintendo avec Super Mario 3D World + Bowser’s Fury, SEGA agrémente son remake d’un court spin-off afin de justifier (un peu) un nouvel achat. Cette aventure inédite nous permet d’incarner l’un des personnages secondaires de l’intrigue, sorte de Ray Donovan au service de Kanda, la brute assoiffée de pouvoir et de sexe que Kiryu affronte dans Yakuza 3. Au final, le segment est sympathique mais n’apporte pas de vrai « twist » au gameplay.
Les amateurs de la série seront contents de découvrir du contenu inédit et la possibilité d’incarner un nouveau personnage, un « méchant » qui plus est, mais les 5 à 7 heures de que représente Dark Ties ne justifient pas à elles seules le rachat du jeu par quelqu’un qui connaitrait déjà très bien Yakuza 3.
Une nouvelle fois, Ryu Ga Gotoku nous livre un grand jeu, qui plaira aux amateurs de la saga, dont il possède toutes les qualités et tous les défauts : générosité du gameplay, mise en scène soignée et écriture profonde ; mais que certains trouveront peut-être longuet trop bavard. À noter que le jeu est pour la première fois sous-titré en français, le rendant accessible à un tout nouveau public, et c’est peut-être là sa plus grande qualité.
On retrouve l’habituelle dualité des jeux Yakuza, entre humour absurde et thèmes plus profond, notamment celui de la paternité, développé sous plusieurs angles : celui de l’orphelinat, dont s’occupe Kiryu, et qui le met face à des choix de « père » ; celui de Mika, petite fille recueillie par un vieux yakuza qui assumera mieux le rôle de parent que les propres géniteurs de l’enfant ; celui de Kazama enfin, figure paternelle pour Kiryu, et dont la probité est mise à mal… Ironiquement, le père des jeux Yakuza, Toshihiro Nagoshi, qui a quitté SEGA, a vu lui son nom effacé du générique.
Néanmoins, presque 20 ans après sa sortie, et à la faveur du traitement Kiwami, Yakuza 3 ne révolutionne plus la formule, mais n’a rien perdu de sa superbe.


