Il y a sept ans, le phénomène Disco Elysium marquait toute une génération de joueurs. Beaucoup de fans attendent les projets des différents architectes qui ont donné vie à cette œuvre si particulière, quand d’autres scrutent les propositions faites par des créateurs qui ont assimilé cette influence. Christoffer Bodegård livre avec Esoteric Ebb ce qu’il qualifie lui-même de « disco-like », inspiré du jeu de rôle papier, du CRPG et du point-n-click.
Mais n’allons pas réduire son jeu au simple statut de « Disco Elysium dans le monde de Donjons & Dragons ». D’une part parce que la genèse du projet remonte à avant la sortie du jeu de ZA/UM et d’autre part, bien que le jeu ait été grandement influencé dans son game design, il n’en reprend ni les règles, ni l’univers.
(Test d’Esoteric Ebb réalisé sur PC à partir d’une copie fournie par l’éditeur). Attention, le jeu n’est disponible qu’en anglais.
Deux freaks ami-ami
Esoteric Ebb est un jeu dans lequel on prend le contrôle d’un Clerc auquel on attribue un background et des compétences réparties selon six caractéristiques : Force, Sagesse, Charisme, Dextérité, Intelligence et Constitution. Même s’il n’est pas le casque le plus reluisant de l’armurerie, c’est lui qui a été choisi pour enquêter sur l’explosion survenue dans un salon de thé, cinq jours avant les historiques premières élections de la ville.
L’incompétence de notre héros est toutefois vite compensée par la présence d’un acolyte gobelin, Snell. Ce duo dynamique des temps médiévaux subira de nombreuses épreuves tragiques, drôles et saugrenus jusqu’à l’appréhension du ou des coupables qui fomentèrent ce complot dont les implications pourraient remonter jusqu’aux plus hautes sphères d’une société sur le point de basculer dans une ère incertaine.
Le choix de créer un polar dans un monde de fantasy proche de celui de Donjons & Dragons permet de sortir des clichés des mégalopoles grises, pluvieuses et crasseuses. Ici, les couleurs pastels sont de mise et on évolue dans une ville médiévale chaleureuse où le danger se terre dans les catacombes aux couloirs labyrinthiques peuplés de monstres, de pièges et de trésors.
What are you voting in the election ?
Le jeu nous plonge littéralement dans son univers. Le Clerc se réveille dans la morgue de Norvik après avoir survécu à la première d’une longue série de tentatives de meurtre. Mais avant de pouvoir se réjouir de la situation, il faut d’abord lire les échanges entre les caractéristiques personnifiées qui deviendront récurrents, voire omniprésents. Ce sont de réels débats qui enflammeront votre subconscient pendant toutes les étapes du jeu, chacune étant attirée par un spectre politique différent. Par exemple, la Force incarne le conservatisme et la rigueur religieuse quand la Sagesse représente la compréhension des êtres qui vous entourent.
Spécialiser son Clerc donnera plus de poids à certaines caractéristiques dans son subconscient ainsi que des chances plus élevées de réussir les jets qui y sont liés mais il est tout à fait possible de lutter contre ses prédispositions et de tracer son propre chemin. Au travers des dialogues entre les caractéristique, le jeu nous permet de voter et indique de quelle classe le Clerc se rapproche le plus (Barbare, Druide, Mage…).
« Pas de politique dans mon jeu vidéo » sera une position difficile à tenir ici. L’élection est au cœur du récit et son approche exacerbe les tensions sociales, politiques et économiques d’une société où des espèces très différentes se côtoient : Nains, Humains, Orcs, Elfs, Anges, Escargots, Gobelins et autres joyeusetés. Il n’est donc pas surprenant qu’au détour des nombreux dialogues nous soyons habilement confrontés aux questions coloniales, au racisme, au fascisme, au sexisme, aux dérives religieuses et aux contradictions qu’impliquent la démocratie.
Point’n’click, roll’n’read, fail’n’let the goblin do the rest
Dans Esoteric Ebb, on lit énormément. C’est le propre du genre, mais il faut en avoir conscience. Au-delà de visiter la ville et ses tréfonds en pointant et cliquant, l’essentiel du jeu se déroulera à la droite de l’écran, dans la boîte de dialogues. Mais attention, le temps est limité pour finir cette enquête et chaque choix de dialogue le fait avancer. Il faut essayer de perdre le moins de temps possible en le répartissant entre le récolement d’informations, apprendre à connaître les personnages, s’approprier les lieux et tester des trucs rigolos.
En sachant que parfois, toutes ces choses peuvent avoir de l’importance pour l’enquête, mais aussi dans l’accumulation d’expérience nécessaire pour monter de niveau et développer de nouveaux talents. On parle ici de la possibilité de jeter davantage de sorts de plus en plus puissants et aux effets variés (parler aux animaux, se soigner, détecter les pièges…).
Si la résolution de la quête principale occupera toujours notre esprit, plusieurs quêtes secondaires viennent graviter autour de l’affaire dans un véritable « arbre de quêtes », notamment les actions des différents partis politiques et les frictions qui en résultent. Mais cela peut aussi simplement consister à rendre service à un des habitants ou à chercher le grand amour.
Même si la violence est l’ultime recourt des clercs, il ne faudra pas hésiter à y céder contre quelques squelettes et autres assassins encapuchonnés. Comme beaucoup d’actions dans le jeu, l’initiative et la réussite des stratégies employées sont déterminées par les dés. Mais malgré toute notre bonne volonté, le Clerc ne dispose d’aucune arme fonctionnelle et il reste bien moins compétent que son compagnon. Il en résulte des combats très loufoques où on passe très prêt de la mort à de nombreuses reprises (plus de 10 fois dans tout le jeu lors de notre partie).
« Devenez le cauchemar d’un MJ »… trop convenu ?
En se laissant porter par le scénario d’Esoteric Ebb, on ressent l’implication de son auteur et le soin qu’il a apporté à l’écriture. Les personnages sont attachants, les dialogues sont très drôles et la trame de l’enquête et ses rebondissements sont très plaisants à suivre. Malgré son statut d’œuvre post-moderne, et qui offre des moments de dialogues dissimulés avec le joueur, le monde n’est pas tourné en dérision systématiquement et les enjeux restent toujours pris au sérieux, ce qui se fait de plus en plus rare dans le paysage du divertissement actuel.
Le temps limité renforce le sentiment d’urgence, mais celui-ci est vite désamorcé par le fait que le temps ne s’écoule que pendant les dialogues. Alors certes, cela permet dès la première partie de prendre le temps de compléter quasiment toutes les quêtes dont l’aspect non linéaire empêche de se retrouver bloquer ou complètement passif. Cependant, il suffit d’avoir un peu d’expérience dans ce genre de jeu pour avancer énormément en quelques jours et se retrouver à devoir enchaîner les phases d’attentes pour pouvoir accéder à des éléments accessibles seulement à certaines heures. Cela déséquilibre la répartition des activités dans la journée et dans la semaine.
D’un côté, cela permet au joueur d’avoir le sentiment de pouvoir tout voir, tout accomplir et finir le jeu la conscience tranquille. D’un autre côté, cela casse complètement l’immersion et enlève tout poids dans les choix de privilégier une quête plutôt qu’une autre. Avoir du temps limité force à s’approprier un monde rapidement, hiérarchiser ses actions et essayer de gagner le plus de temps possible. C’est une mécanique qui pousse le joueur à s’améliorer et à relancer le jeu pour plusieurs parties. Il y a une certaine satisfaction à découvrir la suite d’actions optimales pour parvenir à compléter toutes les quêtes du jeu.
Mais ici ce n’est pas le choix qui a été fait puisque la rejouabilité réside dans la curiosité de ce qui aurait changé selon l’embranchement emprunté et la répartition des compétences. Ainsi, après avoir vécu une aventure marquante, lorsque le générique défile, on a moins le désir de relancer une partie que d’attendre une potentielle suite.
Succès ou échec critique ?
Malgré les nombreuses quêtes et chemins à emprunter pour résoudre l’enquête majeure, Esoteric Ebb échoue à nous donner l’impression de vivre une aventure parmi tant d’autres possibles. Le jeu demande de résoudre une enquête et chaque joueur pourra découvrir les indices et les témoins de différentes manières et dans l’ordre qu’il souhaite. Mais si ce très divertissant voyage est un peu différent pour tout le monde, la destination reste la même et la fin variera peu malgré les choix faits pendant l’aventure.
En jouant à Esoteric Ebb, il faut moins penser à Disco Elysium et au CRPG et plus à Discworld et aux point’n’click Lucas Arts. Une fois le masque tombé, on peut pleinement profiter de cette très belle histoire d’amitié qui fait intelligemment réfléchir aux mécanismes sociaux-politiques qui polarisent une société… ou tout simplement s’amuser à être très incompétent dans son travail
Comme pour les personnages, les épreuves traversées dans Esoteric Ebb, en général très amusantes, nous font espérer un avenir meilleur. Sa direction artistique qui comprend des couleurs pastels, un designs léchés et une musique d’ambiance envoutante attirent au premier coup d’œil. Mais ce qui fait de ce jeu une expérience marquante, malgré quelques écueils, c’est son enquête loufoque, le fait que son récit soit à la fois crépusculaire et bouillonnant de vie, que les enjeux politiques résonnent dans notre actualité. Et ce qui marque le plus, c’est l’amitié qui s’est forgée au milieu de tout ça.


![Project [C4] - Le prochain chef d’œuvre de ZA/UM (Disco Elysium) ?](https://new-game-plus.fr/wp-content/uploads/2025/03/Project-C4-001-700x400.jpg.webp)