Les lecteurs parcourant régulièrement les pages de New Game Plus savent comme la problématique de la préservation du patrimoine vidéoludique est un sujet qui nous tient à cœur. Ainsi, nous ne pouvions ignorer la sortie de Earnest Evans Collection, qui redonne vie à trois titres sortis entre 1991 et 1993, et oubliés de beaucoup de joueurs.
Le portage de titres « rares » comme ceux de cette compilation est toujours une bonne nouvelle, mais il faut aussi évaluer ce dernier avant d’applaudir des deux mains. Et malheureusement, si la Earnest Evans Collection fait certaines choses très bien, elle n’est pas complètement exempte de défauts.
(Test de Earnest Evans Collection réalisé sur Switch 2 via une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Jamais trop rétro
Une chose est sûre, on ne pourra pas accuser l’éditeur, Limited Run Games, de sortir cette compilation pour se faire de l’argent facile. La trilogie développée par Wolf Team (par ailleurs à l’origine du shoot ’em up Granada, et surtout de la célèbre série des Tales Of) n’est pas de ces titres « porteurs », emblématiques de l’histoire du jeu vidéo et qui ressortent à chaque génération de machines. Ici, on peut dire que Limited Run Games met bien à disposition des joueurs des titres rares : les jeux ne sont jamais sortis en version « Pal ».
Une démarche que l’on salue, d’autant que les titres en question ne sont pas dénués d’intérêt pour qui s’intéresse à l’évolution du média, au contraire. Le jeu Earnest Evans possède ainsi une caractéristique aussi visible qu’étrange, qui participa à la petite renommée du jeu : le héros n’est pas dessiné en un seul sprite, mais fait d’un collage de différents éléments (le corps, les bras, les jambes…) censé donner à l’ensemble une fluidité d’animation plus compliquée à obtenir avec le traditionnel sprite unique.
Si à l’époque, ce rendu fut apprécié, et qualifié « d’original » (par Console +, notamment, l’un des rares média francophones d’époque à avoir publié un test du jeu), aujourd’hui, il faut bien avouer que la technique donne un aspect « ragdoll » au héros. Néanmoins, cette technique aura marqué le média et a été reprise et améliorée par Rayman par exemple, dont les poings sont animés indépendamment du corps.
Club Dorothée
L’autre intérêt historique des jeux, c’est leur ancrage dans la culture anime du début des années 90, avec cette esthétique si particulière. El Viento, premier titre de la trilogie, n’est pas sans rappeler la série des Valis, une série de platformers également développés par Wolf Team et mettant en scène une jeune fille en tenue d’écolière – autre véritable trope de la culture manga.
Dans El Viento, l’héroïne n’est pas une lycéenne, mais une sorcière péruvienne (!) ; son design tire donc plus du côté de la fantasy. Néanmoins, de la coiffure des personnages à leurs proportions, on pensera au chara design de Masamune Shirow période « Appleseed », ou aux premiers films Evangelion. Cette culture anime prendra une grande place dans la trilogie quand le second jeu profitera des capacités techniques offertes par le support CD pour proposer de véritables cutscenes animées et entièrement doublées.
L’exercice était encore tout nouveau, et si le PC Engine CD proposait déjà quelques jeux avec ce type de cinématiques (dont Valis II), Earnest Evans appartient clairement à cette « première vague ». À tel point que c’est peut-être tout ce que retenait la presse du troisième épisode, Anett Returns : « À part les scènes de dessins-animés – très bien faites, mais en japonais –, qui se trouvent entre chaque niveau, la cartouche est assez décevante », écrivait par exemple Console + (encore lui).
La difficulté est d’époque, la technique aussi
Outre cette place de témoin du début des années 90, la trilogie avait-elle un intérêt ludique ? Et l’a-t-elle conservé ? C’est hélas là que le bât blesse. Si El Viento reste relativement agréable à parcourir (bien qu’on lui préférera les Valis), les choses se dégradent avec les suites. Ce premier titre est un jeu de plateforme balisé reprenant la recette bien connue des Shinobi et autres.
On progresse de la gauche vers la droite en éliminant les ennemis qui se dressent sur notre chemin. Le titre propose des petites variations de gameplay, comme un labyrinthe un peu simpliste à base de portes à franchir, mais ne brille pas par son originalité. Il tient néanmoins la route, contrairement aux deux autres épisodes de la trilogie.
La compilation porte le titre Earnest Evans Collection, mais le jeu éponyme n’est que la suite d’El Viento. Situant son scénario avant ce dernier, façon « préquelle », il raconte comment ce clone d’Indiana Jones qui donne son titre au jeu a sauvé Anett, héroïne des épisodes 1 et 3. Le jeu reprend en gros le principe d’El Viento, un plateformer à la Shinobi, avec quelques niveaux un peu originaux, comme celui se déroulant sur un véhicule en marche, mais souffre d’abord de la conception expérimentale et bancale de son personnage (les sprites différenciés), qui crée des bugs au niveau du contrôle (le personnage devient parfois littéralement « fou », se déplaçant complètement aléatoirement).
Mais surtout, la technique est de façon générale complètement à la ramasse, et le portage (par souci de recréer l’expérience d’époque ? On aimerait y croire…) vient avec ces mêmes soucis : ralentissements, bugs d’affichage, freeze de l’avatar, bande-son qui se désynchronise sur les cinématiques… Comment un jeu qui a plus de 30 ans peut ne pas tourner correctement sur une machine contemporaine ?
Anett Returns, fidèle à sa sortie de 1993, reste le jeu le moins solide de la compilation, si ce n’est pour ses cutscenes tellement 90’s. Le titre s’éloigne de l’esprit plateforme des deux premiers jeux pour adopter un style plus Golden Axe/Streets of Rage, et souffre fatalement de la comparaison. Lent, imprécis et donc injuste, et finalement assez peu intéressant, on reprendra à notre compte les (mauvaises) critiques qu’il avait déjà reçues à l’époque de sa sortie.
On regrette de devoir être dur avec le jeu, parce que cette Earnest Evans Collection possède de véritables atouts. Une fois n’est pas coutume, ce portage semble vraiment être fait dans le but de remettre à disposition des joueurs une œuvre plus ou moins disparue, avec un véritable intérêt « historique ». Le mode rewind, qui permet de revenir quelques secondes en arrière dans la partie, est bien intégré et permet de parcourir un peu plus aisément les jeux en intégralité sans tout à fait être bloqué par la difficulté d’époque.
De plus, généreuse et réalisée avec soin, la compile permet de comparer différentes versions des mêmes jeux (en anglais, en japonais, format cartouche, CD…) et propose toute une série de documents d’époque, comme les scans des jaquettes et de modes d’emplois, des travaux graphiques préparatoires, les bandes originales…
Cependant, il reste difficile d’accepter que des titres du début des années 90 nous soient présentés dans cet état : pleins de bugs, de ralentissements, les rendant purement injouables dans certaines phases. Alors certes, le titre est proposé au prix très raisonnable de 20€, mais quand même.


