Un an presque jour pour jour après Trails in the Sky 1st Chapter, Nihon Falcom et GungHo remettent le couvert avec 2nd Chapter, remake de Trails in the Sky SC sorti au Japon en 2006. Un calendrier serré, qui dit tout de la nature du projet : ce second épisode n’est pas une nouvelle aventure, mais la suite directe d’une histoire coupée en plein élan, au beau milieu d’une trilogie, et sur un cliffhanger particulièrement marquant.
Nous, francophones, avons vécu tout ce temps dans l’ignorance la plus totale. Ce premier arc de la saga Trails, pilier du JRPG pour beaucoup, culte et ineffaçable dans le paysage du genre, n’a jamais bénéficié de traduction française avant ces remakes. Il y a donc quelque chose de vertigineux à découvrir, deux décennies plus tard, pourquoi tant de monde en parle avec les yeux qui brillent.
Avertissement : ce test spoile intégralement le premier épisode. Si vous n’avez pas terminé 1st Chapter, passez votre chemin et allez le finir, il le mérite amplement.
(Test de Trails in the Sky 2nd Chapter réalisé sur PC via une copie du jeu fournie par l’éditeur)
Un seul sourire pour nous deux
1st Chapter se terminait sur une déchirure : Joshua, rongé par son passé d’assassin au service de l’organisation Ouroboros, quittait Estelle au petit matin après lui avoir avoué ses sentiments, convaincu de ne pas mériter la vie qu’elle lui offrait. 2nd Chapter reprend exactement là, et il faut saluer la sobriété avec laquelle Falcom gère cette reprise.
La phase de tutoriel est toujours présente, mais plus condensée que dans le premier épisode : le jeu rappelle l’essentiel, considère que vous connaissez déjà Liberl, les Égides et sa technologie orbale, et vous remet en selle sans s’éterniser. Pour une suite sortie un an seulement après son aîné, c’est la moindre des politesses, et elle fait plaisir.
Ce qui frappe ensuite, c’est la solitude. Estelle, jusqu’ici éternelle optimiste portée par son duo avec Joshua, se retrouve seule, et le jeu prend le temps de faire peser cette absence. Le démarrage est lent, très lent, et il faudra accepter quelques heures de mise en place avant que la machine ne s’emballe. Mais cette lenteur n’est pas gratuite : elle dit quelque chose d’une héroïne qui doit apprendre à exister sans son autre moitié, et qui conserve malgré tout une forme de pureté, de naïveté presque candide, qui tranche avec le cynisme ambiant des grosses productions du genre.
Car Trails n’a ni le budget ni l’ambition de mise en scène d’un Final Fantasy VII Remake ou XVI. La technique reste modeste, les décors fonctionnels, les cinématiques sages. Mais ces jeux impressionnent ailleurs : dans la densité de leur worldbuilding, dans la cohérence politique et géographique de leur monde, et surtout dans l’écriture de leurs personnages. Et sur ce terrain, 2nd Chapter est une démonstration de force.
I wanna hear ur heart
Falcom n’a pas touché à grand-chose côté game design, et c’est très bien ainsi. Les systèmes de 1st Chapter, du combat hybride mêlant tour par tour et temps réel à la gestion des quartz orbaux, étaient déjà d’une rare efficacité, et 2nd Chapter se contente de quelques ajouts par-ci par-là, comme un ajout de niveau de niveau sur les emplacements orbaux. Rien de notable à écrire, et le jeu n’en a franchement pas besoin.
Même constat côté ergonomie : les options de confort étaient déjà là dans le premier épisode, et elles font toujours autant de bien. L’avance rapide paramétrable, en combat comme en exploration, reste un bonheur de chaque instant ; quel plaisir de traverser les longueurs ou de grinder l’XP en accéléré sans jamais s’arracher les cheveux. On peut fuir n’importe quel affrontement sans la moindre pénalité, enchaîner les combats de routine en quelques secondes, et ajuster la vitesse du jeu à son humeur.
Il n’y a aucune friction, à aucun moment, dans le gameplay. Pour un JRPG de cette longueur, bavard comme il l’est, cela change tout : comme son aîné, 2nd Chapter est l’un des représentants les plus digestes du genre qu’il nous ait été donné de parcourir, et l’expérience reste agréable de bout en bout.
I can’t hear anything… I think it’s broken
Parce qu’il faut être honnête : Trails parle beaucoup. Énormément. Et pas toujours pour dire des choses passionnantes, surtout sur ses quêtes annexes. Les dialogues s’étirent, les PNJ commentent chaque événement, les scènes d’exposition s’éternisent, et il y a des moments où l’on soupire devant une énième discussion de couloir.
Mais c’est là tout le paradoxe de la saga : cette logorrhée sert une caractérisation d’une précision rare, et c’est elle qui donne aux twists émotionnels leur force de frappe. On connaît si bien ces personnages, on a passé tant d’heures en leur compagnie, que le moindre basculement nous cueille.
On pouvait craindre le syndrome classique du deuxième épisode d’une trilogie, ce ventre mou où l’intrigue piétine en attendant le grand final. 2nd Chapter l’évite avec une aisance remarquable. Une fois la mise en place passée, le jeu ne relâche jamais vraiment la pression, et la deuxième moitié de cet épisode enclenche une reprise de rythme formidable, enchaînant révélations et confrontations avec une maîtrise qui force le respect.
La grande réussite de cet épisode, c’est sa galerie de personnages, et en particulier ses antagonistes. Découvrir chaque nouveau membre d’Ouroboros est un petit événement en soi : les légats de l’organisation ont chacun une identité, une philosophie, une présence, et ils sont pour la plupart très marquants. La rencontre avec l’Ange du massacre marque le moment où le jeu bascule : à mi-parcours, 2nd Chapter prend une dimension plus introspective et psychologique, et le twist qui l’entoure est de ceux qui restent longtemps en tête.
C’est aussi là que le propos se dévoile. Derrière la quête d’Estelle pour retrouver Joshua, 2nd Chapter parle de traumatismes, de la manière dont ils façonnent une vie, de ce qu’il faut pour les gérer et, à long terme, pour s’en sortir. Joshua, les légats, et d’autres encore sont autant de variations sur ce thème, et le jeu les traite avec une délicatesse qui n’a rien à envier à des productions bien plus prestigieuses.
Trails in the Sky 2nd Chapter démarre lentement et parle beaucoup. Mais il est porté par un système de jeu inattaquable, une ergonomie exemplaire et une écriture de personnages qui fait de chaque twist un coup au cœur.
Avec ce deuxième épisode, on entrevoit enfin toute la richesse d’une saga que le reste du monde chérit depuis vingt ans. Un vent de fraîcheur, paradoxalement venu du passé, et une invitation à rattraper le temps perdu. Nous n’avons pas peur de le dire : ces deux premiers chapitres sont des incontournables du genre, et quiconque se dit amateur de JRPG se doit de les parcourir. Vivement le troisième et dernier chapitre de cet arc.


